Je regardai la mention ACCÈS JUPITER jusqu’à ce que les lettres cessent presque d’avoir un sens. Pendant vingt ans, j’avais cru avoir construit ma carrière seule, marche après marche, concours après concours, mission après mission. J’avais gagné mes galons dans la fatigue, la peur et les décisions difficiles. Et voilà qu’un fichier prétendait que quelqu’un avait préparé mon ascension comme on déplace une pièce sur un échiquier.
« Non », dis-je.
Raymond referma lentement l’ordinateur.
« Nathalie… »
« Non. Je refuse de croire qu’ils ont fabriqué ma carrière. »
« Ils ne l’ont pas fabriquée », répondit-il. « Ils ont supprimé certains obstacles. Ce n’est pas la même chose. »
Je me tournai vers lui.
« Pour moi, si. »
Il encaissa ma colère sans répondre.
Claire s’approcha.
« Votre habilitation Jupiter donne accès à quoi exactement ? »
Je la fixai.
« Vous savez que je ne peux pas répondre. »
« Alors Orphée compte précisément là-dessus. »
Je compris ce qu’elle voulait dire. Quelqu’un avait passé des années à faire de moi une femme incapable de révéler certaines informations, même à ceux qui tentaient de la sauver.
Je me tournai vers mon père.
« Que se passe-t-il demain ? »
Raymond ouvrit de nouveau le fichier. Plusieurs lignes étaient chiffrées, mais une heure apparaissait clairement : 08 h 40.
« Je l’ignore. Mais ton activation exige probablement ta présence physique. »
Je pensai immédiatement à mon agenda.
Puis mon sang se glaça.
« Demain matin, à neuf heures, je dois assister à une réunion au ministère. Valmont m’a demandé d’être présente malgré mon congé. Il a dit que c’était une formalité administrative avant mon retour. »
Claire jura à voix basse.
« Voilà l’activation. »
Hélène posa une main sur mon bras.
« Tu n’iras pas. »
« Si. »
Trois voix répondirent en même temps.
« Non. »
Je regardai mon père.
« Si je disparais maintenant, Valmont saura que nous avons compris. Il changera son plan et nous perdrons notre seule chance de découvrir qui se trouve au-dessus de lui. »
Raymond secoua la tête.
« Je n’ai pas simulé ma mort pour te jeter dans leur piège. »
« Tu as simulé ta mort sans me prévenir. Tu n’as plus vraiment le droit de décider ce que je peux supporter. »
Le silence qui suivit fut brutal.
Puis un bruit monta de l’extérieur.
Un moteur.
Claire éteignit l’ordinateur.
« Nous avons de la compagnie. »
Raymond nous conduisit vers une ancienne porte derrière le chœur. Nous sortîmes dans un petit cimetière envahi par les herbes. Une camionnette sombre venait de s’arrêter devant la chapelle.
« Séparons-nous », dit Raymond. « Hélène vient avec moi. Claire, emmenez Nathalie. »
« Où ? »
Il me tendit une petite carte mémoire.
« Dans un appartement à Boulogne. Adresse au dos. Analyse ça. Isabelle m’a envoyé deux fichiers, mais je n’ai pu en ouvrir qu’un. Le second est protégé par une question dont toi seule connais la réponse. »
Je pris la carte.
« Quelle question ? »
« Je ne sais pas. »
Des portières claquèrent.
Mon père posa brièvement sa main sur ma joue.
« Je suis désolé. Pour tout. »
Puis il partit avec Hélène.
Claire et moi franchîmes le mur arrière du cimetière et gagnâmes sa Peugeot par une route secondaire.
Une heure plus tard, nous étions dans un petit appartement impersonnel. Je plaçai la carte mémoire dans un ordinateur isolé de tout réseau.
Le second fichier demanda immédiatement un mot de passe.
Une question apparut :
**Quel était le premier mensonge de Raymond ?**
Je restai interdite.
Puis un souvenir revint.
J’avais huit ans. Mon père m’avait emmenée pêcher en Bretagne. J’avais demandé pourquoi il possédait une cicatrice sous l’épaule. Il m’avait répondu qu’il était tombé d’un arbre quand il était enfant.
Des années plus tard, j’avais compris qu’il s’agissait d’une ancienne blessure par balle.
Je tapai :
**L’arbre.**
Le fichier s’ouvrit.
Des dizaines de documents apparurent. Claire se plaça derrière moi.
Nous découvrîmes que Valmont appartenait bien à Orphée. Mais son rôle n’était pas celui d’un dirigeant.
**Contrôleur opérationnel : Sujet Mercier.**
Sujet Mercier.
Moi.
Je continuai.
Orphée avait suivi mes affectations depuis Saint-Cyr. Certaines recommandations anonymes avaient facilité des postes stratégiques. Mais mes évaluations, mes résultats et mes décorations étaient authentiques.
Puis apparut un document intitulé :
**PROTOCOLE EURYDICE.**
Je l’ouvris.
La première page expliquait le véritable objectif.
Orphée n’avait pas besoin de mon accès Jupiter pour voler un document.
Ils avaient besoin de moi pour authentifier une personne.
« Je ne comprends pas », murmurai-je.
Claire lut derrière mon épaule.
« Jupiter contient peut-être des archives biométriques. »
Je secouai la tête.
« Pas seulement. Certains systèmes permettent de confirmer l’identité d’agents dont l’existence officielle est niée. »
Nous nous regardâmes.
Quelqu’un voulait utiliser mon habilitation pour rendre une identité légitime.
Je descendis jusqu’au nom du bénéficiaire.
Le champ avait été effacé.
Mais une photographie restait accessible.
Je cliquai.
Un homme apparut.
Je le connaissais.
Pas personnellement.
Mais toute la France connaissait son visage.
Claire recula.
« Mon Dieu… »
Avant que je puisse examiner davantage l’image, quelqu’un frappa trois fois à la porte.
Pause.
Deux coups.
Pause.
Trois coups.
Claire pâlit.
« C’est le code de Raymond. »
Je m’approchai sans bruit et regardai dans l’œilleton.
Ce n’était pas mon père.
C’était le général Antoine Valmont.
Seul.
Les mains visibles.
Il regarda directement vers l’œilleton comme s’il savait que j’étais là.
« Nathalie », dit-il calmement à travers la porte. « Je sais ce que Raymond vous a raconté. Je sais aussi ce que vous venez de découvrir. »
Je ne répondis pas.
Valmont poursuivit :
« Si vous voulez revoir Isabelle Delcourt vivante, ouvrez cette porte. »
Claire porta immédiatement la main à son arme.
Mais Valmont ajouta une dernière phrase.
« Et avant que Claire ne vous convainque de me tirer dessus, demandez-lui pourquoi son nom figure dans le protocole Eurydice comme votre deuxième contrôleur. »
Je me retournai vers elle.
Claire ne bougeait plus.
Je revins à l’ordinateur et lançai une recherche dans le fichier.
**VASSEUR, CLAIRE.**
Un résultat apparut.
**Contrôleur secondaire du sujet Mercier. Affectation : 2017-2026.**
Et juste en dessous :
**Mission prioritaire : s’assurer que Nathalie Mercier atteigne l’activation sans découvrir sa véritable fonction.**
Lorsque je relevai les yeux, Claire avait toujours son arme à la main.
Mais elle ne la pointait plus vers la porte.
Elle la pointait vers moi.







No comments yet