À 06 h 12, Paris avait cette couleur grise des matins où la nuit semblait hésiter à partir. Personne n’avait dormi. Pendant près de six heures, nous avions reconstruit le protocole Eurydice à partir des archives de Raymond, des connaissances de Valmont et des fichiers laissés par Isabelle. À mesure que les pièces s’emboîtaient, une certitude s’imposait : Orphée ne cherchait plus simplement à survivre. L’organisation préparait une transmission. Quelqu’un voulait effacer l’ancien réseau et renaître sous une identité suffisamment solide pour devenir pratiquement intouchable.
« Une fois à l’intérieur, nous ne communiquerons plus », dit Valmont. « Ils surveilleront tout. »
Claire posa devant moi un téléphone ordinaire.
« Aucun dispositif clandestin. Si quelqu’un vous fouille, vous devez être exactement ce qu’ils attendent : une colonelle convoquée par son supérieur. »
« Et vous ? »
« Je reste dehors. »
Je regardai Valmont.
« Isabelle est dans le bâtiment depuis hier soir. Comment ont-ils pu la faire entrer ? »
Il hésita.
« Parce qu’Orphée possède encore des gens au ministère. »
« Combien ? »
« C’est justement ce que nous allons découvrir. »
À 07 h 53, je franchis seule les contrôles. Mon badge fonctionna normalement. Les couloirs étaient presque vides. Chaque personne que je croisais devenait soudain suspecte : le lieutenant devant l’ascenseur, la secrétaire portant deux cafés, l’homme de maintenance agenouillé près d’un panneau électrique.
Toute ma carrière m’avait conduite ici.
Mais cette fois, je connaissais le piège.
À 08 h 31, Valmont me rejoignit devant une salle sécurisée au sous-sol.
Il ne dit rien.
Nous entrâmes.
Trois hommes nous attendaient. Deux m’étaient inconnus. Le troisième était le directeur adjoint d’un service administratif que j’avais rencontré plusieurs fois.
Sur la table se trouvait un terminal Jupiter.
À côté, une chaise vide.
« Colonelle Mercier », dit l’un des inconnus. « Merci d’être venue malgré les circonstances. »
« On m’a parlé d’une procédure urgente. »
« Exact. Une anomalie d’identité concernant un ancien collaborateur de l’État. »
Il me tendit un dossier.
**RAYMOND MERCIER.**
Je feignis la surprise.
« Mon père ? »
« Une erreur administrative consécutive à son décès. Nous avons besoin de votre validation biométrique. »
Je regardai Valmont.
Il jouait parfaitement son rôle.
« Faites ce qu’on vous demande, colonelle. »
08 h 37.
Une porte latérale s’ouvrit.
Isabelle entra.
Je la reconnus immédiatement, même si je ne l’avais jamais rencontrée. C’était dans ses yeux. Quelque chose de mon propre visage existait dans le sien.
Elle s’arrêta en me voyant.
Aucune de nous ne parla.
Un homme posa sa main sur son épaule.
« Madame Delcourt procédera à la seconde validation. »
Je compris alors qu’elle n’était pas prisonnière au sens classique. Aucun lien, aucune arme visible. Ils utilisaient quelque chose de plus efficace : la certitude que si l’une résistait, l’autre en paierait le prix.
08 h 39.
Le terminal s’alluma.
Je posai ma main sur le lecteur.
**ENTREZ VOTRE SÉQUENCE PERSONNELLE.**
Je tapai :
**120280.**
Un second écran apparut.
**MODE DE VALIDATION.**
Normal.
Exception.
Compromission.
Je sélectionnai Normal.
Puis, au dernier instant, j’appuyai trois secondes sur le coin inférieur du lecteur, exactement comme Valmont me l’avait expliqué.
Aucun changement visible.
Mais je savais que le protocole silencieux venait d’être activé.
Isabelle posa sa main à son tour.
Elle me regarda.
Puis elle murmura :
« Pardonne-moi. »
Elle valida.
08 h 40.
L’écran afficha :
**IDENTITÉ RAYMOND MERCIER — RÉACTIVATION AUTORISÉE.**
L’un des inconnus sourit.
Puis toutes les lumières s’éteignirent.
Une alarme retentit.
Lorsque l’éclairage de secours s’alluma, la porte principale était verrouillée.
L’homme près d’Isabelle sortit une arme.
Valmont bougea immédiatement.
« Personne ne fait rien. »
Mais Isabelle ne semblait pas effrayée.
Elle regardait l’écran.
Une nouvelle ligne venait d’apparaître :
**PROTOCOLE DE COMPROMISSION DÉTECTÉ.**
Mon sang se glaça.
Ils l’avaient détecté.
L’homme armé me regarda.
« Vous nous avez déçus, colonelle. »
Je m’attendais à une menace.
À la place, il sourit.
« Heureusement, votre père avait prévu que vous feriez exactement cela. »
La porte latérale s’ouvrit.
Raymond entra.
Vivant.
Sans escorte.
Je le regardai, stupéfaite.
« Papa ? »
Il ne répondit pas.
L’homme armé lui tendit le terminal.
Raymond posa sa main dessus.
**IDENTITÉ CONFIRMÉE.**
Je reculai.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
Son visage était ravagé.
« Ce que j’aurais dû faire il y a vingt ans. »
Valmont semblait aussi surpris que moi.
« Raymond, arrête. »
Mon père regarda Isabelle.
Elle pleurait silencieusement.
Puis il se tourna vers moi.
« Orphée n’a jamais eu besoin de voler mon identité. Cette histoire était destinée à faire sortir la dernière personne qui contrôlait encore les archives originales. »
« Qui ? »
Il désigna Isabelle.
Je compris.
« Vous m’avez utilisée pour la faire venir. »
« Oui. »
La douleur fut presque physique.
Isabelle fit un pas vers moi.
« Nathalie, écoute-moi… »
« Non. »
Pour la première fois, ma voix trembla.
« Toute ma vie, chacun de vous a décidé de ce que j’avais le droit de savoir. »
L’écran changea brusquement.
Une carte apparut.
Des dizaines de points rouges s’allumèrent à travers la France, puis en Belgique, en Suisse, en Allemagne.
Le protocole de compromission fonctionnait.
Chaque point correspondait à une connexion Orphée.
Valmont me regarda.
« Vous les avez. »
Mais Raymond secoua la tête.
« Pas encore. »
Un dernier point apparut.
À Paris.
Dans ce bâtiment.
Puis un nom s’afficha.
Pas Valmont.
Pas Raymond.
Pas Isabelle.
**HÉLÈNE MERCIER.**
Je cessai de respirer.
Ma mère adoptive.
Statut :
**ADMINISTRATEUR PRINCIPAL — ORPHÉE.**
« Non », murmurai-je.
Raymond ferma les yeux.
« C’est pour ça que je ne pouvais pas te dire toute la vérité. »
Une voix retentit soudain dans les haut-parleurs.
Je la reconnus immédiatement.
La voix qui m’avait consolée après mes cauchemars d’enfant. Celle qui m’avait souhaité bon courage avant chaque mission.
Hélène.
« Nathalie, ne crois surtout pas ton père. Il vient de te montrer ce qu’il voulait que tu voies. »
Une caméra au plafond pivota vers moi.
« Si tu veux enfin connaître la vérité, viens seule dans les archives B-4. Et apporte la cassette qu’Isabelle a enregistrée le jour de ta naissance. »
Je regardai Isabelle.
Son visage venait de perdre toute couleur.
« Quelle cassette ? » demanda Raymond.
Je compris alors quelque chose qu’il ignorait réellement.
Hélène ne lui avait jamais parlé de ce que nous avions trouvé sous l’autel de Saint-Martin.
Isabelle, elle, savait exactement ce que contenait cet enregistrement.
Elle me saisit soudain le bras.
« Nathalie, tu ne dois jamais laisser Raymond écouter cette cassette. »
Mon père la fixa.
« Pourquoi ? »
Isabelle me regarda avec une terreur nue.
« Parce que ce que j’y ai enregistré prouve qui a réellement créé Orphée. »
Elle inspira difficilement.
« Et ce n’était ni Hélène, ni Marc Delcourt. »
Avant qu’elle puisse prononcer le nom, toutes les portes du niveau B se déverrouillèrent simultanément.
Sur le terminal apparut une dernière instruction :
**ARCHIVES B-4 OUVERTES — 12 MINUTES AVANT EFFACEMENT DÉFINITIF.**







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