Alexandre resta quelques secondes face à la fenêtre, le téléphone contre l’oreille, sans prononcer un mot. Élodie observait son dos avec une étrange sensation de déjà-vu. Elle connaissait cet homme depuis plus de vingt ans. Elle savait reconnaître ses colères, ses silences, ses moments de faiblesse. Mais ce calme-là était différent. Ce n’était pas la colère d’un père qui venait de découvrir que sa fille avait été frappée. C’était le calme d’un homme qui avait déjà commencé à réfléchir à la manière dont il allait remonter jusqu’à ceux qui avaient organisé tout cela.
« J’ai besoin de savoir qui a réservé la suite, qui a payé, qui avait accès aux caméras et surtout qui a quitté l’hôtel après minuit », dit-il à son interlocuteur. « Ne contacte personne directement. Je veux les informations avant qu’ils comprennent ce qui se passe. »
Il raccrocha puis revint vers Camille. Il s’agenouilla devant elle et prit doucement ses mains.
« Ma chérie, regarde-moi. Est-ce que tu peux me raconter exactement ce qui s’est passé après que Julien est sorti de la chambre ? Pas ce que tu penses. Seulement ce que tu as vu et entendu. »
Camille inspira difficilement. Élodie s’assit à côté d’elle et lui passa une couverture sur les épaules.
« Il m’a dit qu’il devait parler à sa mère avant qu’on descende rejoindre les invités. Je lui ai demandé pourquoi, mais il m’a répondu que c’était une affaire de famille. Puis il est parti. »
« Combien de temps après sa sortie les femmes sont-elles arrivées ? »
« Environ vingt minutes. »
« Tu connaissais les six femmes ? »
Camille secoua la tête.
« Non. Mais Véronique les appelait par leurs prénoms. Elle leur disait quoi faire. L’une d’elles a fermé les rideaux. Une autre a pris mon téléphone. »
Alexandre releva brusquement la tête.
« Ton téléphone ? »
« Oui. Elles ne voulaient pas que j’appelle quelqu’un. »
« Et après ? »
Camille baissa les yeux.
« Véronique a posé des documents sur la table. Elle m’a dit que je devais les signer avant de quitter l’hôtel. »
Élodie sentit son cœur accélérer.
« Quels documents ? »
« Je ne sais pas exactement. J’étais paniquée. Mais j’ai vu mon nom, celui de Julien… et l’adresse de mon appartement. »
Le silence qui suivit fut lourd.
Alexandre tendit la main.
« Tu as signé ? »
« Non. »
Il ferma les yeux un bref instant, comme s’il retenait quelque chose.
« Très bien. C’est important. »
Camille se mit à pleurer.
« Papa, je ne comprends pas. Pourquoi ils veulent tellement cet appartement ? Ils sont riches. Ils ont déjà tout. »
Alexandre regarda Élodie avant de répondre. Cette fois, son visage avait perdu toute dureté.
« Parce que ce n’est probablement pas seulement une question d’argent. »
Élodie fronça les sourcils.
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
Alexandre hésita.
Ce fut la première fois depuis son arrivée qu’Élodie vit de la peur dans ses yeux.
« L’appartement n’a jamais été un simple cadeau de ma part à Camille. »
Camille se redressa malgré la douleur.
« Papa… qu’est-ce que tu me caches ? »
Alexandre resta silencieux quelques secondes.
Puis il demanda :
« Ton appartement possède-t-il toujours le même numéro de lot qu’au moment où je te l’ai transmis ? »
Camille parut déconcertée.
« Oui… enfin, je crois. Pourquoi ? »
Alexandre sortit son téléphone et ouvrit un ancien dossier numérique. Il fit défiler plusieurs documents avant de s’arrêter.
« Parce qu’il y a dix ans, lorsque j’ai acheté cet appartement, j’ai découvert quelque chose concernant l’immeuble. Une ancienne société possédait une partie des sous-sols et plusieurs lots. J’ai racheté ton appartement avec une clause particulière. »
Élodie sentit un frisson lui parcourir le dos.
« Quelle clause ? »
« Une clause qui empêchait sa revente à certaines sociétés liées à un groupe immobilier précis. »
Camille le fixa.
« Quel groupe ? »
Alexandre ne répondit pas immédiatement.
Son téléphone vibra.
Un message venait d’arriver.
Il l’ouvrit.
Son expression changea.
« Quoi ? » demanda Élodie.
Alexandre lui tendit l’écran.
Une photographie prise depuis une caméra de surveillance montrait Julien devant l’entrée d’un bâtiment deux heures avant le début de la réception. Il parlait avec un homme âgé que ni Élodie ni Camille ne connaissaient.
Mais ce n’était pas la photographie qui les glaça.
C’était la date du document joint.
La conversation avait été enregistrée trois jours avant le mariage.
Et sous la photographie figurait une phrase :
« Réunion préparatoire — transfert de l’appartement de Camille Delorme. »
Camille porta une main à sa bouche.
« Ils avaient prévu ça avant le mariage… »
Alexandre hocha lentement la tête.
« Oui. »
Puis un nouveau message apparut.
Cette fois, il provenait d’un numéro inconnu.
Une seule phrase.
« Si vous voulez comprendre pourquoi Véronique veut cet appartement, demandez à Élodie ce qu’elle a fait en 2008. »
Élodie sentit tout son corps se figer.
Alexandre leva les yeux vers elle.
Camille aussi.
« Maman ? »
Élodie ne répondit pas.
Parce qu’elle venait de comprendre que quelqu’un venait de faire ressurgir un secret qu’elle avait enterré depuis dix-huit ans.







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