Je restai figée sous la pluie, la photographie entre les doigts.
Le directeur Antoine Delcourt.
L’homme qui m’avait recrutée douze ans plus tôt.
L’homme qui avait signé ma première affectation, recommandé ma promotion et, trois ans auparavant, insisté personnellement pour que je prenne le commandement d’une unité dont l’existence n’apparaissait dans aucun organigramme public.
Sur la photo, il semblait avoir une trentaine d’années. Mon grand-père se tenait à côté de lui devant un bâtiment que je ne reconnaissais pas. Aucun des deux ne souriait.
Au dos, ces huit mots continuaient de me brûler les yeux.
Élise ne doit jamais découvrir pourquoi elle a été recrutée.
« Capitaine ? »
Je relevai la tête.
Le commandant Julien Perrin, chef de l’équipe tactique, attendait devant moi. Derrière lui, mon père était menotté près d’un véhicule tandis que ma mère hurlait sur deux agents. Nicolas, couvert de boue, gardait les yeux baissés.
« Tout va bien ? »
Je retournai immédiatement la photographie.
« Placez celle-ci sous scellés séparés. Accès restreint. Personne ne la numérise avant mon autorisation. »
Julien fronça légèrement les sourcils.
« Reçu. »
Je lui tendis la photo, puis me dirigeai vers l’ambulance.
Les portes arrière étaient encore ouvertes. Mon grand-père était allongé sur une civière, sous une couverture chauffante. Une perfusion avait été posée à son bras.
« Papi… »
Il tourna péniblement la tête vers moi.
« Tu as vu la photo. »
Ce n’était pas une question.
Je montai dans l’ambulance.
« Qui est mon père ? »
Ses paupières se fermèrent un instant.
« Pas ici. »
« Tu viens de me dire que l’homme derrière tout ça est mon véritable père. Je pense avoir dépassé le stade des secrets. »
Il serra les lèvres.
« Ce n’est pas seulement un secret de famille. »
Un ambulancier intervint doucement.
« Capitaine, nous devons partir. Son état est très fragile. »
Je hochai la tête.
Mon grand-père attrapa brusquement mon poignet.
« Ne fais confiance à personne de ton agence tant que je ne t’ai pas expliqué. »
Je sentis mon souffle se bloquer.
« Même pas à Delcourt ? »
La peur traversa immédiatement son regard.
Voilà ma réponse.
Les portes de l’ambulance se refermèrent.
Je restai seule sous la pluie pendant que le véhicule s’éloignait.
Mon téléphone vibra presque aussitôt.
DIRECTEUR DELCOURT.
Je fixai l’écran.
Il ne pouvait pas encore savoir.
L’intervention venait à peine de commencer.
Je décrochai.
« Morel. »
Sa voix était parfaitement calme.
« Élise, quitte les lieux immédiatement. »
Je ne répondis rien pendant deux secondes.
« Bonsoir à vous aussi, monsieur le directeur. »
« Ce n’est pas le moment de plaisanter. Une équipe interne va reprendre l’enquête. Tu es personnellement impliquée. »
« Comment savez-vous qu’il y a une enquête ? »
Silence.
Très bref.
Mais suffisant.
« Ton signal d’urgence est remonté jusqu’à moi. »
C’était plausible.
Presque.
« J’ai découvert une victime séquestrée, plusieurs faux documents et des mouvements financiers suspects. »
« Justement. Remets tout au commandant Perrin et rentre chez toi. »
Je regardai la maison de mes parents.
Des techniciens photographiaient l’abri. D’autres agents transportaient des boîtes de preuves vers les véhicules.
« Compris. »
Je raccrochai.
Puis je fis exactement le contraire.
Je rejoignis Julien.
« Je veux la liste complète de tout ce qui a été saisi sur Nicolas. »
Il consulta sa tablette.
« Deux téléphones, un portefeuille, plusieurs cartes bancaires, la photographie que tu viens de me donner et une clé USB chiffrée. »
« Où est la clé ? »
« Dans le véhicule de preuves. »
« Personne ne la touche. »
Il m’observa attentivement.
« Il y a quelque chose que tu ne me dis pas. »
« Oui. »
Il attendit.
« Et pour l’instant, c’est mieux ainsi. »
Julien me connaissait depuis huit ans. Il ne posa aucune autre question.
Je me dirigeai ensuite vers mon père.
Il avait cessé de rire.
Son visage semblait avoir vieilli de dix ans.
« Qui est mon père biologique ? »
Son regard changea.
Pas de surprise.
Seulement de la peur.
« Ton grand-père a parlé. »
« Donne-moi un nom. »
Il regarda les agents autour de nous.
« Si je te le donne ici, je suis mort avant demain matin. »
« Tu risques déjà plusieurs années de prison. »
Il eut un sourire amer.
« La prison est la seule chose qui pourrait me garder en vie. »
Ma mère, à quelques mètres, se mit soudain à crier.
« Ne lui dis rien ! »
Mon père tourna la tête vers elle.
« Regarde où tes mensonges nous ont conduits, Claire. »
Elle pâlit.
« Tais-toi. »
Je m’approchai encore.
« Pourquoi grand-père était-il enfermé ? »
« Parce qu’il refusait de signer. »
« Pour transférer son argent ? »
Mon père secoua lentement la tête.
« L’argent n’était qu’une couverture. »
Mon cœur accéléra.
« Alors qu’est-ce qu’ils voulaient réellement ? »
Il me fixa droit dans les yeux.
« Une parcelle de terrain dont ton grand-père est légalement propriétaire depuis quarante-deux ans. »
Je fronçai les sourcils.
« Quelle parcelle ? »
« Celle sur laquelle se trouve l’ancien centre de recherche de Saint-Véran. »
Le nom me frappa comme un coup.
Saint-Véran.
Ma toute première mission classifiée.
Le lieu où trois agents étaient morts dans une explosion officiellement attribuée à une fuite de gaz.
« Ce terrain appartient à mon grand-père ? »
« Sur le papier, oui. Et quelqu’un a besoin que cela cesse d’être le cas avant la fin de la semaine. »
Avant que je puisse demander pourquoi, Julien apparut derrière moi.
Son visage était tendu.
« Élise. On a un problème. »
« Quoi ? »
« La clé USB de Nicolas a disparu. »
Je me retournai brutalement.
« Impossible. »
« Le sachet de preuve était scellé. La caméra du véhicule montre pourtant quelqu’un l’ouvrir. »
« Qui ? »
Julien me tendit sa tablette.
L’image était granuleuse, filmée à travers le pare-brise.
Un homme vêtu d’une veste sombre se penchait dans le véhicule de preuves.
Je zoomai sur son visage.
Mon sang se glaça.
Je connaissais cet homme.
Il travaillait directement pour Antoine Delcourt.
Et d’après les registres officiels de mon agence, il était mort depuis quatre ans.
À suivre — cliquez sur la Partie 4 pour continuer.







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