Je fixai l’écran de la tablette sans réussir à détourner les yeux.
L’homme avait vieilli. Ses cheveux autrefois noirs étaient désormais striés de gris, et son visage paraissait plus dur.
Mais je l’aurais reconnu entre mille.
Marc Vasseur.
Ancien responsable des opérations clandestines de notre agence.
Officiellement mort quatre ans plus tôt dans l’incendie d’un entrepôt près de Lyon.
J’avais assisté à sa cérémonie funéraire.
Le cercueil était resté fermé.
« Verrouille immédiatement le périmètre », ordonnai-je.
Julien porta la main à son oreillette.
« Toutes les unités, personne ne quitte la propriété. Contrôle des véhicules, du personnel et des accès secondaires. »
Je repris la tablette.
Sur l’enregistrement, Vasseur apparaissait pendant exactement vingt-trois secondes. Il ouvrait le véhicule de preuves avec une carte magnétique, prenait le sachet contenant la clé USB, puis disparaissait derrière une camionnette technique.
Aucune précipitation.
Aucun masque.
Il savait qu’il pouvait entrer.
« Cette carte d’accès… »
Julien agrandit l’image.
Un code blanc était visible pendant une fraction de seconde.
A-01.
Mon ventre se contracta.
Dans notre agence, les cartes de niveau A-01 étaient attribuées à moins de cinq personnes.
Le directeur Delcourt en possédait une.
« Tu le connais ? » demanda Julien.
Je verrouillai la tablette.
« Oui. »
« Et il est censé être mort. »
« Oui. »
Cette fois, Julien jura à voix basse.
Mon père observait notre échange depuis le véhicule.
Quand son regard croisa le mien, il comprit immédiatement.
« Vous l’avez vu, n’est-ce pas ? »
Je m’approchai de lui.
« Vasseur. »
Il pâlit.
« Alors nous n’avons plus beaucoup de temps. »
« Comment le connais-tu ? »
« Je ne le connais pas personnellement. J’ai seulement vu son visage lors des réunions. »
« Quelles réunions ? »
Mon père hésita.
Je m’accroupis pour que nos regards soient au même niveau.
« Grand-père a failli mourir dans cet abri. Nicolas vient de perdre une preuve essentielle. Quelqu’un déclaré mort s’est introduit au milieu d’une opération fédérale. Alors arrête de protéger les gens qui vont probablement vous éliminer dès qu’ils n’auront plus besoin de vous. »
Sa mâchoire trembla légèrement.
« Tout a commencé il y a six mois. »
Ma mère se mit à crier depuis l’autre côté de la cour.
« Paul ! »
Il l’ignora.
« Nicolas avait des dettes. Beaucoup. »
Je regardai mon frère.
Son train de vie prit soudain une signification différente.
« Quel genre de dettes ? »
« Jeux, investissements stupides, emprunts privés. Il devait presque huit cent mille euros. »
Nicolas releva brusquement la tête.
« Papa, ferme-la ! »
Mon père poursuivit.
« Un homme lui a proposé d’effacer toutes ses dettes si nous obtenions la signature de ton grand-père sur certains documents. Au début, ils parlaient uniquement de biens immobiliers. Puis ils ont commencé à demander des dossiers médicaux, des procurations et les titres de propriété de Saint-Véran. »
« Qui était cet homme ? »
Mon père baissa les yeux.
« Vasseur. »
Le bruit de la pluie semblait soudain plus fort.
« Et le nom de mon père biologique ? »
Il ferma les yeux.
« Je ne le connais pas. »
Je me raidis.
« Tu m’as dit que tu pouvais me donner un nom. »
« J’ai dit qu’en parler me ferait tuer. Je n’ai jamais dit que je connaissais son identité. »
La colère monta dans ma poitrine.
« Alors qu’est-ce que tu sais ? »
Il leva enfin les yeux.
« Ton grand-père l’appelait Orion. »
Je ne laissai rien paraître.
Mais ce nom existait dans ma mémoire.
ORION.
Une signature apparue dans plusieurs dossiers classifiés que j’avais étudiés au fil des années. Aucun prénom. Aucun visage. Aucune nationalité.
Seulement une autorisation spéciale permettant d’annuler certaines opérations au plus haut niveau.
« Où as-tu entendu ce nom ? »
« Dans le bureau de ton grand-père. Je les ai entendus se disputer au téléphone. Ton grand-père disait qu’il préférerait mourir plutôt que de laisser Orion remettre la main sur Saint-Véran. »
Julien s’approcha rapidement.
« Élise, appel de l’hôpital. »
Je me relevai d’un bond.
« Mon grand-père ? »
« Son état est stabilisé. Mais quelqu’un a essayé d’entrer dans sa chambre avec de faux papiers médicaux. »
Mon sang se glaça.
« Où est-il maintenant ? »
« L’équipe locale l’a déplacé dans une unité sécurisée. L’homme s’est enfui avant son arrestation. »
Je saisis mon téléphone.
« Je vais à l’hôpital. »
Julien bloqua mon chemin.
« Attends. »
Il me tendit un second appareil.
« Tu dois voir ça avant. »
Il avait reçu une copie des données récupérées automatiquement par le système du véhicule de preuves avant le vol de la clé USB.
Une seule miniature avait été enregistrée.
Un fichier vidéo.
Horodaté douze ans plus tôt.
« Ouvre-le. »
L’image apparut.
Je reconnus immédiatement l’ancien centre de recherche de Saint-Véran.
Une caméra fixe filmait un laboratoire presque vide.
Mon grand-père entra dans le champ.
Puis Antoine Delcourt.
Plus jeune.
Nerveux.
Ils se disputaient avec quelqu’un hors caméra.
Une voix masculine résonna.
« Elle ne doit jamais connaître la vérité. »
Je cessai de respirer.
Cette voix.
Je l’avais déjà entendue.
Des centaines de fois.
Dans des briefings.
Dans des salles sécurisées.
Dans mon oreillette pendant certaines missions.
L’image trembla brusquement.
Un homme entra enfin dans le champ.
Je ne vis son visage qu’une seconde avant que l’enregistrement ne coupe.
Mais ce fut suffisant.
Ce n’était pas Delcourt.
Ce n’était pas Vasseur.
C’était le ministre qui avait personnellement décoré mon unité deux mois auparavant.
Julien me regarda.
« Tu sais qui c’est. »
« Oui. »
Mon téléphone vibra.
Numéro masqué.
Je décrochai sans parler.
Une voix calme murmura :
« Si tu veux que ton grand-père reste vivant, capitaine Morel, viens seule à Saint-Véran avant minuit. »
Puis la ligne fut coupée.
Je regardai l’heure.
22 h 17.
Julien avait entendu.
« Tu n’iras pas seule. »
Je rangeai lentement le téléphone dans ma poche.
« Ils connaissent nos procédures. Nos accès. Nos équipes. Peut-être même nos communications. »
« Justement. »
Je regardai le laboratoire figé sur l’écran.
Depuis douze ans, quelqu’un avait guidé ma carrière.
Mes affectations.
Mes promotions.
Même les missions où j’avais risqué ma vie.
Et si mon grand-père disait vrai, mon recrutement n’avait jamais été un hasard.
« Prépare deux équipes », dis-je à Julien. « Mais personne ne doit savoir où elles vont. Même pas le directeur Delcourt. »
Il hocha la tête.
Je pris une dernière inspiration.
« Cette fois, nous allons découvrir ce qu’ils ont enterré à Saint-Véran. »
À suivre — cliquez sur la Partie 5 pour continuer.







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