Je fixai la photographie jusqu’à ce que les contours du visage deviennent presque flous.
L’homme avait environ trente-cinq ans sur le cliché.
Cheveux sombres.
Regard clair.
Une cicatrice fine traversait son sourcil gauche.
Je connaissais chaque détail.
Pendant toute mon enfance, cette photo avait été posée sur la cheminée de mon grand-père.
Quand j’avais demandé qui était cet homme, il m’avait toujours donné la même réponse.
« Un vieil ami. Il est mort avant ta naissance. »
Je retournai lentement le dossier.
Au verso de la photographie figurait une date.
Deux ans après ma naissance.
« Il n’était donc pas mort », murmurai-je.
Vasseur se tenait derrière moi.
« Non. »
« Qui est-il ? »
« Continue de lire. »
Je tournai la page.
Presque tout le document avait été censuré.
Mais quelques lignes restaient visibles.
ORION — IDENTITÉ CIVILE SUPPRIMÉE.
FONDATEUR OPÉRATIONNEL DU PROGRAMME SAINT-VÉRAN.
STATUT : ACTIF.
Puis une annotation manuscrite :
Le sujet Morel ne doit jamais être placé sous autorité directe d’Orion.
Je relevai les yeux.
« Pourquoi ? »
Vasseur allait répondre lorsqu’une détonation secoua le couloir.
La lumière vacilla.
Des voix résonnèrent au loin.
Ils approchaient.
« Nous devons bouger », dit-il.
Je glissai le dossier sous ma veste.
« Pas avant que tu m’expliques. »
« Élise— »
« Douze ans de surveillance. Trois agents morts. Mon grand-père séquestré. Ma famille utilisée. Et maintenant une unité armée vient de pénétrer dans ce bâtiment. Tu vas parler. »
Il me fixa quelques secondes.
Puis il céda.
« Orion a créé Saint-Véran avec ton grand-père et quatre autres personnes. Leur objectif était de tracer l’argent utilisé pour corrompre des hauts fonctionnaires, financer des opérations illégales et acheter des décisions politiques sans jamais apparaître dans les comptes officiels. »
« Et Delcourt ? »
« Il était jeune analyste à l’époque. Ton grand-père lui faisait confiance. »
« Jusqu’à quand ? »
« Jusqu’à l’explosion. »
Un autre impact résonna.
Plus proche.
Vasseur ouvrit une petite trappe derrière l’armoire.
Un passage technique apparut.
« Après l’explosion, Saint-Véran a officiellement disparu. Mais le réseau financier qu’ils surveillaient, lui, a continué. »
« Et Orion ? »
Vasseur s’engagea dans le passage.
Je le suivis.
« Il a disparu volontairement. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il avait découvert une taupe parmi les fondateurs. »
Je m’arrêtai.
« Mon grand-père ? »
Vasseur se retourna aussitôt.
« Non. »
Son ton ne laissait aucune place au doute.
« Ton grand-père a essayé de le protéger. C’est pour cela qu’il a conservé le terrain, les accès juridiques et les comptes traceurs. »
Nous poursuivîmes dans le tunnel étroit.
Au-dessus de nos têtes, j’entendais des pas.
« Alors pourquoi Orion fait-il torturer mon grand-père aujourd’hui ? »
Vasseur ralentit.
« C’est justement ce qui ne colle pas. »
« Pardon ? »
« L’homme que j’ai connu sous le nom d’Orion aurait détruit tout le réseau avant de faire du mal à ton grand-père. »
Je sentis un froid me traverser.
« Tu es en train de dire que quelqu’un utilise son nom. »
« C’est ce que je pense. »
Nous atteignîmes une grille métallique.
Vasseur regarda derrière.
« Personne. »
Nous sortîmes dans une ancienne salle de serveurs.
Mon oreillette grésilla soudain.
« Élise. »
Julien.
Je portai immédiatement la main à mon oreille.
« Julien, situation ? »
« On nous a coupé l’accès au site. Une unité officielle nous a interceptés sur la route avec un ordre signé par Delcourt. »
« Vous êtes arrêtés ? »
« Non. Mais ils savent exactement où nous sommes. »
Je regardai Vasseur.
« Combien d’hommes à l’intérieur ? »
« Au moins douze. Peut-être plus. »
Julien reprit :
« J’ai aussi vérifié quelque chose avant que le réseau tombe. »
« Quoi ? »
Un silence.
« Le ministre de la vidéo n’était pas à Paris ce soir. Son avion a atterri à moins de quarante kilomètres d’ici il y a deux heures. »
Je serrai les dents.
Donc lui aussi était sur le terrain.
« Ne bougez pas. Aucun affrontement tant que je n’ai pas identifié qui commande réellement cette opération. »
« Compris. »
La transmission coupa.
Vasseur se dirigea vers un ancien terminal.
« Il reste peut-être une chose que tu dois voir. »
« Encore un secret ? »
« Le dernier que j’ai réussi à sauver avant qu’ils ne nettoient les archives. »
Il connecta la clé USB.
Un dossier chiffré apparut.
PROJET HÉRITAGE.
La date de création remontait à vingt-neuf ans.
Exactement mon âge.
Je ressentis immédiatement quelque chose d’anormal.
« Ouvre-le. »
Vasseur tapa un code.
ACCÈS REFUSÉ.
Il essaya une seconde fois.
Même résultat.
Puis un champ apparut :
AUTHENTIFICATION BIOMÉTRIQUE REQUISE.
Vasseur me regarda.
« Pose ton doigt. »
Je reculai.
« Pourquoi mon empreinte ouvrirait-elle un dossier créé à ma naissance ? »
« Parce que ce dossier a été conçu pour toi. »
Une alarme silencieuse se déclencha sur le terminal.
Des lumières rouges apparurent.
Nous avions activé quelque chose.
« Élise », souffla Vasseur, « maintenant. »
Je posai mon index sur le lecteur.
Le terminal émit un bip.
ACCÈS AUTORISÉ.
Le dossier s’ouvrit.
Des centaines de fichiers apparurent.
Mon dossier médical de naissance.
Mes bulletins scolaires.
Mes évaluations psychologiques.
Mes résultats universitaires.
Mes examens d’entrée dans l’administration.
Tout.
Chaque étape de ma vie avait été enregistrée.
Puis un document intitulé :
SÉLECTION OPÉRATIONNELLE — CANDIDATE E.M.
Je l’ouvris.
Une liste de compétences avait été évaluée dès mon enfance.
Mémoire.
Gestion du stress.
Observation.
Résistance à la pression.
Capacité décisionnelle.
Et tout en bas :
RECRUTEMENT AUTORISÉ À 21 ANS.
SIGNATAIRE : A. DELCOURT.
Je me sentis trahie d’une manière presque physique.
« Il savait depuis le début. »
« Oui. »
« Il n’a jamais découvert mon dossier par hasard. »
« Non. »
Je serrai les poings.
« Pourquoi moi ? »
Vasseur ouvrit le dernier fichier.
Une vidéo.
La date correspondait au jour même de mon recrutement.
Antoine Delcourt apparut à l’écran.
Plus jeune.
Il parlait à quelqu’un placé hors champ.
« Elle est prête », disait-il.
Une voix répondit :
« Tu en es certain ? »
Mon cœur s’arrêta presque.
Je reconnaissais cette voix.
Celle du fichier de Saint-Véran.
Celle que j’avais cru appartenir au ministre.
Mais cette fois, l’enregistrement était beaucoup plus clair.
Delcourt répondit :
« Oui. Mais si elle découvre qui vous êtes, tout s’effondre. »
L’homme hors champ se mit à avancer.
Une ombre entra dans l’image.
Puis son visage apparut.
Le même visage que sur la photographie de mon enfance.
Plus âgé.
Bien vivant.
Vasseur resta silencieux.
Moi aussi.
L’homme regarda directement la caméra.
« Alors assure-toi qu’Élise ne découvre jamais que son père est encore en vie. »
La vidéo s’arrêta.
Je n’eus même pas le temps de réagir.
Une porte s’ouvrit derrière nous.
Je me retournai, arme levée.
Antoine Delcourt se tenait dans l’encadrement.
Seul.
Les mains visibles.
Et son visage ne portait aucune trace de surprise.
« Baisse ton arme, Élise », dit-il calmement.
Je le vis regarder l’écran.
Puis le dossier sous ma veste.
« Il y a une chose que Vasseur ne t’a pas dite. »
Vasseur dégaina aussitôt.
Delcourt continua malgré l’arme braquée sur lui.
« Ton père ne se cache pas de toi. »
Il inspira lentement.
« Il se cache de la personne qui essaie de te faire croire qu’il est responsable de tout ça. »
À suivre — cliquez sur la Partie 7 pour continuer.







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