Delcourt ne bougea pas.
Vasseur gardait son arme braquée sur lui, le doigt à quelques millimètres de la détente.
Moi aussi.
Pendant quelques secondes, personne ne parla.
Puis je demandai :
« Qui essaie de me manipuler ? »
Delcourt regarda Vasseur.
« Lui, pour commencer. »
Vasseur eut un rire sans joie.
« C’est pratique. Tu débarques avec une unité armée après avoir essayé de récupérer toutes les preuves, et maintenant je serais le problème ? »
« Tu as simulé ta mort pendant quatre ans. »
« Parce que quelqu’un de ton entourage voulait réellement me tuer. »
« Assez. »
Ma voix claqua dans la salle.
Ils se turent.
Je pointai mon arme entre les deux.
« À partir de maintenant, chacun répond à mes questions. Une seule contradiction, et je considère que vous êtes tous les deux hostiles. »
Delcourt hocha lentement la tête.
Vasseur ne répondit pas.
Je montrai l’écran.
« Mon père est vivant. »
« Oui », dit Delcourt.
« Vous le saviez. »
« Oui. »
Le mot me frappa plus violemment que prévu.
Douze années de confiance.
Des missions.
Des promotions.
Des conversations où cet homme avait parfois joué le rôle que mon propre père n’avait jamais occupé.
« Son nom. »
Delcourt hésita.
Je levai légèrement mon arme.
« Son nom. »
« Gabriel Moreau. »
Le silence tomba.
Je n’avais jamais entendu ce nom.
« Où est-il ? »
« Je l’ignore. »
Vasseur ricana.
« Mensonge. »
Delcourt le regarda froidement.
« Je savais que tu dirais ça. »
Je me tournai vers Vasseur.
« Tu sais où il est ? »
« Non. Mais Delcourt dispose d’un canal pour le contacter. »
Le visage de Delcourt se durcit.
« Ce canal est mort depuis six ans. »
« Alors pourquoi le code ORION apparaît-il encore sur des autorisations de niveau supérieur ? »
Delcourt me regarda cette fois.
« Parce que quelqu’un utilise l’identité opérationnelle de Gabriel. »
La même hypothèse que Vasseur.
Deux hommes qui se méfiaient l’un de l’autre venaient pourtant de confirmer la même chose.
« Qui ? »
Delcourt s’approcha d’un pas.
Je braquai aussitôt mon arme sur sa poitrine.
Il s’arrêta.
« Le ministre Étienne Valois. »
Je revis son visage dans la vidéo.
L’homme qui avait décoré mon unité.
L’homme qui apparaissait dans les archives de Saint-Véran.
« Pourtant, dans la vidéo, mon père était présent avec lui. »
« Parce qu’à cette époque Valois travaillait pour Saint-Véran », répondit Delcourt. « Il n’était pas encore ministre. Il faisait partie du réseau de protection. »
Vasseur serra les dents.
« Jusqu’à ce qu’il le vende. »
Delcourt acquiesça.
« Oui. »
Je sentis les pièces commencer à s’emboîter.
« L’explosion. »
Delcourt baissa les yeux.
« Ce n’était pas un accident. »
« Qui l’a provoquée ? »
« Nous pensions que Valois avait transmis l’emplacement du centre à un groupe lié aux comptes que nous surveillions. Mais nous n’avons jamais pu le prouver. »
« Et les trois agents morts ? »
Delcourt resta silencieux trop longtemps.
« Répondez. »
« Ils devaient mourir parce qu’ils avaient découvert que les comptes traceurs n’étaient plus seulement utilisés pour surveiller le réseau. Quelqu’un s’en servait pour détourner de l’argent réel. »
Je compris immédiatement.
« Et aujourd’hui, ils veulent Saint-Véran pour effacer la trace de ces détournements. »
« Pas seulement », dit Vasseur.
Il posa enfin son arme sur une table, très lentement.
« Le terrain donne accès au système physique qui valide encore les comptes originaux. Sans la propriété légale de ton grand-père, ils ne peuvent pas modifier certains registres historiques sans déclencher un signal. »
Voilà pourquoi ils avaient besoin de sa signature.
Une simple vente de terrain pouvait devenir la clé permettant de réécrire trente années de transactions.
« Mes parents ne savaient rien de tout ça. »
« Pas au début », répondit Delcourt. « Mais ton père adoptif a fini par comprendre qu’il ne s’agissait pas d’une simple opération immobilière. »
Je pensai à son visage devant le véhicule.
La peur.
Pas seulement celle d’être arrêté.
La peur de mourir.
« Et Nicolas ? »
« Une cible facile », dit Vasseur. « Dettes, besoin d’argent, besoin de reconnaissance. »
Je serrai la mâchoire.
Rien de tout cela n’effaçait ce qu’ils avaient fait à mon grand-père.
Mais la structure était désormais claire.
Ils n’étaient pas le sommet.
Seulement des maillons.
Un grondement sourd traversa soudain le bâtiment.
Delcourt leva immédiatement les yeux vers le plafond.
« Valois est ici. »
« Comment le savez-vous ? »
« Parce que les hommes qui m’ont suivi n’étaient pas les miens. »
Je me figeai.
« L’unité armée à l’extérieur ? »
« Une partie de mes agents a été remplacée pendant le trajet. J’ai compris trop tard. »
Vasseur lâcha un juron.
Delcourt se tourna vers moi.
« C’est pour ça que je suis entré seul. »
Mon oreillette grésilla.
« Élise ? »
Julien.
« Je suis là. »
Sa respiration était rapide.
« Mauvaise nouvelle. Le groupe qui nous bloque vient de recevoir du renfort. Et ils installent quelque chose autour du périmètre. »
« Quoi ? »
« Des charges. »
Je regardai Delcourt.
Il n’eut pas besoin d’expliquer.
Je savais déjà.
Saint-Véran devait disparaître une deuxième fois.
Avec nous à l’intérieur.
« Combien de temps ? »
« Impossible à dire. Mais ils ne préparent pas une arrestation. »
La communication se brouilla.
Puis coupa.
Je me tournai vers le terminal.
« Peut-on copier toutes les archives ? »
Vasseur secoua la tête.
« Trop volumineux. Et le réseau externe est bloqué. »
« Alors on prend ce qui compte. »
Je retirai la clé USB de Nicolas.
Delcourt s’approcha.
« Elle ne pourra pas contenir assez de données. »
Je le regardai.
« Je ne veux pas toutes les données. Je veux la preuve qui fait tomber Valois. »
Vasseur ouvrit rapidement plusieurs dossiers.
Des centaines de transactions défilèrent.
Aucun nom direct.
Des sociétés écrans.
Des fondations.
Des comptes intermédiaires.
Puis Delcourt posa le doigt sur une série de fichiers.
« Là. »
Les mêmes numéros de compte apparaissaient à intervalles réguliers depuis quinze ans.
Chaque transfert était suivi d’une autorisation ORION.
Mais la signature numérique associée ne correspondait pas aux anciens fichiers.
« Quelqu’un a copié la désignation », murmurai-je, « mais pas la clé originale. »
« Exactement », répondit Delcourt.
Vasseur ouvrit un autre fichier.
Un registre d’accès.
Le même terminal avait validé presque toutes les fausses autorisations.
LOCALISATION : CABINET MINISTÉRIEL — PARIS.
Utilisateur principal :
ÉTIENNE VALOIS.
Je branchai la clé.
« Copie tout. »
Une barre de progression apparut.
12 %.
Au-dessus de nous, une explosion retentit.
La poussière tomba du plafond.
31 %.
Vasseur arma son pistolet.
« Ils arrivent. »
49 %.
Delcourt se plaça près de la porte.
« Il existe une sortie de maintenance à cent cinquante mètres vers l’est. »
« Elle est encore accessible ? »
« Si elle n’a pas été condamnée. »
67 %.
Des tirs éclatèrent dans le couloir.
Une balle traversa la porte métallique.
82 %.
Je pris le dossier contenant la photographie de Gabriel Moreau et le glissai sous ma veste.
92 %.
Un nouveau choc fit trembler le terminal.
100 %.
Je retirai la clé.
« On bouge. »
Vasseur ouvrit une seconde trappe au fond de la salle.
Delcourt nous suivit.
Nous avions à peine fait dix mètres dans le passage lorsqu’une voix amplifiée résonna derrière nous.
« Élise Morel. »
Je m’arrêtai.
Valois.
« Continue », souffla Vasseur.
Mais la voix poursuivit.
« Tu veux connaître la vérité sur ton père ? Alors demande-toi pourquoi il n’est jamais venu te chercher. »
Je serrai la clé dans ma main.
« Ne l’écoute pas », murmura Delcourt.
Valois reprit :
« Ils t’ont raconté qu’il se cachait pour te protéger. C’est presque touchant. »
Puis il lâcha la phrase qui fit s’arrêter même Delcourt.
« Mais Gabriel Moreau n’a pas disparu à cause de moi. Il a disparu après avoir découvert ce que ton grand-père avait fait le jour de ta naissance. »
Je me retournai.
Delcourt avait pâli.
« Qu’est-ce qu’il veut dire ? »
Il ne répondit pas.
« Delcourt. »
Toujours rien.
Je sentis immédiatement que cette fois, le silence n’était pas stratégique.
C’était de la culpabilité.
« Qu’est-ce que mon grand-père a fait ? »
Une détonation éclata derrière nous.
Vasseur me saisit par le bras.
« Élise, maintenant ! »
Nous nous remîmes à courir.
Mais au fond de moi, quelque chose venait de changer.
Pour la première fois depuis le début, je compris que mon grand-père ne m’avait peut-être pas seulement protégée d’Orion.
Il m’avait peut-être aussi cachée à lui.
Et si Valois disait vrai, la raison avait commencé le jour même où j’étais née.
À suivre — cliquez sur la Partie 8 pour continuer.







No comments yet