Élodie sentit son souffle se couper, mais elle continua d’avancer comme si elle n’avait rien entendu. Devant eux, les appareils photo crépitaient, capturant Alexandre avec Sophie dans les bras, Claire à quelques pas de lui et cette inconnue aux vêtements froissés qui venait de descendre de son jet privé. Pourtant, dans l’esprit d’Élodie, une seule phrase tournait en boucle : Vous n’auriez jamais dû monter dans cet avion. Claire ne pouvait pas savoir qu’elle s’était trompée d’appareil. Alexandre lui-même ne l’avait découvert qu’après le décollage. Alors comment pouvait-elle parler comme si sa présence représentait un danger ?
Alexandre confia Sophie au médecin qui les attendait près d’une voiture noire équipée pour les urgences. Claire voulut monter avec eux, mais il lui barra calmement le passage.
« Je vais avec ma fille. »
« Évidemment. Moi aussi. »
« Non. »
Le visage de Claire se figea.
« Pardon ? »
« Le docteur Bernard veut limiter le nombre de personnes autour d’elle. »
C’était un mensonge, et Élodie le comprit immédiatement. Claire aussi, probablement. Elle regarda Alexandre pendant quelques secondes, puis força un sourire à cause des photographes.
« Bien sûr. Tout ce qui compte, c’est Sophie. »
Son regard glissa ensuite vers Élodie.
« Et elle ? »
Alexandre hésita à peine.
« Elle vient avec nous. »
Cette fois, Claire ne réussit pas complètement à masquer sa réaction.
« Pourquoi ? »
« Parce que Sophie lui fait confiance. »
« Alexandre, cette femme est une inconnue. »
« Justement. Elle connaissait Sophie depuis moins d’une heure lorsqu’elle a compris qu’elle souffrait. Certaines personnes qui la connaissent depuis beaucoup plus longtemps n’ont rien remarqué. »
Le coup était volontaire. Claire pâlit, mais Alexandre était déjà monté dans la voiture.
Durant le trajet, Sophie fut examinée par le docteur Bernard. Sa température commençait à descendre, mais le médecin confirma qu’il fallait effectuer des analyses complémentaires. Élodie resta près de la petite fille, tout en observant Alexandre répondre à plusieurs messages. Puis son téléphone vibra une nouvelle fois.
Marc.
Alexandre lut le message et leva immédiatement les yeux vers Élodie.
« Le verre retrouvé chez Claire a été envoyé au laboratoire. »
« Et les caméras ? »
« Quelqu’un a utilisé un code administrateur pour les désactiver. »
« Celui de Claire ? »
« Non. Le mien. »
Élodie resta silencieuse.
Cela changeait tout.
Alexandre posa son téléphone.
« Trois personnes connaissent ce code : Marc, mon assistant personnel et Claire. »
« Et vous. »
Il la regarda.
« Vous pensez que je pourrais avoir empoisonné ma propre fille ? »
« Je pense que quelqu’un veut que vous regardiez dans une direction précise. D’abord la signature de Claire. Ensuite son verre. Maintenant votre code. C’est beaucoup de preuves parfaites en très peu de temps. »
Pour la première fois depuis leur rencontre, Alexandre ne répondit pas immédiatement.
Ils arrivèrent dans une propriété privée à l’ouest de Paris, où une petite équipe médicale attendait déjà. Sophie fut installée dans une chambre transformée en unité de surveillance. Une heure plus tard, sa fièvre avait encore diminué.
Élodie aurait enfin pu partir.
Elle aurait même dû partir.
Mais lorsqu’elle se dirigea vers la porte, Sophie ouvrit les yeux.
« Élodie… »
Elle se retourna.
« Je suis là. »
La petite fille serra son lapin contre sa poitrine.
« Tu vas partir ? »
La question était si fragile qu’Élodie sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.
« Pas tout de suite. »
Sophie sembla rassurée.
Alexandre, debout près de la fenêtre, avait assisté à toute la scène.
Quelques minutes plus tard, lorsque Sophie se rendormit, il rejoignit Élodie dans le couloir.
« Je vous dois des excuses. »
« Pour m’avoir emmenée accidentellement sur un autre continent ? »
Un semblant de sourire passa sur son visage.
« Entre autres. »
Il lui proposa une chambre pour la nuit, des vêtements et un billet pour Boston dès que Sophie serait stabilisée. Élodie accepta uniquement parce qu’elle était épuisée et qu’elle ne connaissait personne à Paris.
Elle suivait une employée dans le vaste couloir lorsqu’un homme d’une cinquantaine d’années apparut au bas de l’escalier.
Grand, cheveux grisonnants, costume sombre.
Il s’arrêta net en voyant Élodie.
Son visage devint livide.
« Monsieur Delmas ? » demanda l’employée.
L’homme ne répondit pas.
Il fixait Élodie comme s’il venait de voir un fantôme.
Puis son regard descendit vers le petit pendentif qu’elle portait autour du cou.
Élodie posa instinctivement une main dessus.
C’était un vieux médaillon argenté, légèrement rayé, qu’elle possédait depuis l’enfance. La femme qui l’avait élevée lui avait toujours affirmé qu’il appartenait à sa mère biologique.
Monsieur Delmas fit un pas vers elle.
« Où avez-vous eu ça ? »
« Pourquoi ? »
« Répondez-moi. »
Son ton était si brutal qu’Alexandre sortit de la chambre de Sophie.
« Delmas. »
L’homme ne sembla même pas l’entendre.
« Ce pendentif », répéta-t-il. « Qui vous l’a donné ? »
Élodie sentit son cœur accélérer.
« Ma mère. Enfin… la femme qui m’a élevée. Elle disait qu’on l’avait trouvé avec moi quand j’étais bébé. »
Delmas recula légèrement.
Quelque chose ressemblant à de la peur venait d’apparaître dans ses yeux.
Alexandre s’approcha.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
Delmas fixa encore le médaillon.
« Rien. »
« Vous avez l’air de quelqu’un qui vient de reconnaître quelque chose. »
« Je me suis trompé. »
Il partit presque immédiatement.
Élodie regarda Alexandre.
« Vous le connaissez ? »
« Étienne Delmas. Responsable de la sécurité de ma famille depuis presque vingt ans. Et il ne se trompe pratiquement jamais. »
Cette nuit-là, Élodie ne dormit presque pas. À deux heures du matin, elle entendit des pas dans le couloir. Elle ouvrit sa porte et aperçut Delmas disparaître dans l’escalier.
Quelque chose lui disait de le suivre.
Elle descendit pieds nus, traversa le vestibule et le vit entrer dans le bureau d’Alexandre. La porte resta légèrement entrouverte.
À l’intérieur, Delmas ouvrit un coffre dissimulé derrière une bibliothèque.
Élodie aperçut plusieurs dossiers.
Puis une vieille enveloppe.
Delmas en sortit une photographie.
À cet instant, Élodie poussa involontairement la porte.
Il se retourna.
La photographie tomba sur le sol.
Élodie baissa les yeux.
On y voyait une jeune femme devant une maison de campagne, près de vingt-cinq ans plus tôt. Elle souriait en tenant un bébé dans ses bras.
Mais ce ne fut pas le visage de la femme qui glaça Élodie.
Autour du cou du bébé se trouvait exactement le même pendentif qu’elle portait.
Elle ramassa lentement la photographie.
Au dos, une inscription avait été écrite à la main :
**« Marianne Laurent et sa fille, 1994. Trois jours avant leur disparition. »**
Élodie sentit ses jambes faiblir.
« Qui est cette enfant ? »
Delmas ferma les yeux.
Avant qu’il puisse répondre, une voix retentit derrière eux.
« Éloignez-vous de cette photographie. »
Alexandre se tenait dans l’encadrement de la porte.
Mais il ne regardait pas Élodie.
Il regardait Delmas.
Et dans sa main se trouvait son téléphone, affichant un message que Marc venait de lui envoyer :
**LES EMPREINTES TROUVÉES SUR LE VERRE DE SOPHIE N’APPARTIENNENT PAS À CLAIRE.**







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