Alexandre relut la phrase trois fois. Si quelque chose m’arrive, Philippe Valois saura pourquoi. Les mots semblaient simples, mais ils venaient d’ouvrir une fissure dans tout ce qu’il croyait savoir de son père. Philippe Valois avait été un homme exigeant, secret, parfois dur, mais Alexandre ne l’avait jamais imaginé lié à la disparition d’une femme et de son bébé trente-deux ans plus tôt. Il releva lentement les yeux vers Claire.
« Où as-tu trouvé ça ? »
« Dans les affaires que ton père m’a confiées avant sa mort. »
« Il t’a confié ses affaires à toi ? »
La blessure derrière la question était évidente. Claire détourna le regard.
« Pas toutes. Une enveloppe seulement. Il m’avait demandé de ne jamais l’ouvrir sauf si ce pendentif réapparaissait. »
Élodie porta instinctivement la main à son cou.
« Alors pourquoi m’avez-vous dit que je n’aurais jamais dû monter dans cet avion ? »
Claire resta silencieuse.
Alexandre fit un pas vers elle.
« Réponds. »
« Parce que j’avais déjà vu sa photo. »
Élodie se figea.
Claire sortit une seconde image de son téléphone. Elle avait manifestement été prise quelques heures plus tôt à l’aéroport de New York. On y distinguait Élodie traversant le terminal avec sa valise, épuisée, ignorant totalement qu’on la photographiait.
« Qui vous a envoyé ça ? »
« Un numéro inconnu. Hier soir. »
Sous la photographie apparaissait un unique message :
**ELLE A ÉTÉ RETROUVÉE. NE LA LAISSEZ PAS APPROCHER DES VALOIS.**
Alexandre prit le téléphone.
« Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? »
« Parce que ton père m’avait fait promettre de protéger ta famille si elle revenait. Puis Sophie est tombée malade, tu es parti précipitamment et, quelques heures plus tard, cette femme descend de ton avion. Tu veux vraiment me faire croire que tout cela est un hasard ? »
Élodie sentit une colère sourde remplacer sa peur.
« Je suis montée dans cet avion par erreur. »
Claire eut un rire nerveux.
« C’est précisément ce qui me terrifie. Si quelqu’un vous suivait déjà avant que vous montiez dedans, alors cette personne savait où vous étiez avant même Alexandre. »
Cette fois, personne ne répondit.
Alexandre appela Marc et lui ordonna de retrouver l’origine du numéro. Il exigea également les enregistrements de l’aéroport de New York. Pendant ce temps, Claire accepta de lui transférer tous les documents laissés par Philippe.
Deux heures plus tard, ils étaient réunis dans le bureau lorsqu’un médecin vint chercher Alexandre.
Les résultats toxicologiques de Sophie étaient arrivés.
Élodie se leva immédiatement.
Le docteur Bernard posa plusieurs feuilles sur la table.
« Sophie a effectivement reçu du lorazépam. Mais la quantité détectée ne correspond pas à la dose inscrite sur la fiche. »
Alexandre se raidit.
« Expliquez-moi. »
« La dose indiquée aurait été beaucoup plus élevée. Celle qu’elle a réellement reçue était faible. Suffisante pour provoquer somnolence, confusion et certains effets indésirables, surtout avec sa fièvre, mais pas compatible avec l’idée d’une tentative directe de lui administrer la quantité inscrite sur ce document. »
Élodie comprit avant Alexandre.
« Donc la fiche est fausse. »
« Très probablement. »
« Quelqu’un voulait qu’on la trouve », murmura Alexandre.
Le docteur hocha prudemment la tête.
« Je peux seulement parler des résultats médicaux. Mais oui, le document ne correspond pas à ce que nous avons retrouvé dans son organisme. »
Claire s’assit lentement.
« Quelqu’un voulait me faire accuser. »
Élodie regarda Alexandre.
La signature. Le verre dans la poubelle. Tout conduisait vers Claire avec une facilité presque théâtrale.
« Et si Sophie n’était pas la cible ? » demanda soudain Élodie.
Alexandre fronça les sourcils.
« Qu’est-ce que vous voulez dire ? »
« Quelqu’un lui donne une petite quantité de médicament, fabrique une fiche portant la signature de Claire, place un verre dans sa poubelle et coupe les caméras. Cela crée une crise. Ça vous oblige à enquêter sur votre propre entourage. »
« Dans quel but ? »
Élodie regarda son pendentif.
« Peut-être pour faire sortir quelque chose qui était caché. »
À cet instant, Marc entra sans frapper.
« Alexandre, nous avons identifié la montre sur les images. »
Il posa une photographie agrandie sur le bureau.
Le bracelet était ancien, reconnaissable grâce à une rayure particulière près du cadran.
« Elle appartient à Delmas ? » demanda Alexandre.
« Elle lui appartenait. Il affirme l’avoir perdue il y a trois semaines. »
« Tu le crois ? »
« Je ne sais pas. Mais j’ai quelque chose de plus important. »
Marc posa ensuite une tablette devant eux.
Les images de l’aéroport de New York défilaient. On y voyait Élodie arriver à la porte 12A, puis monter dans le jet.
« Regardez trente secondes avant son arrivée. »
Un homme portant un uniforme d’employé d’aéroport s’approchait du panneau électronique de la porte.
Quelques secondes plus tard, l’affichage changeait.
**VOL 847 — EMBARQUEMENT.**
Élodie sentit son estomac se retourner.
« Mais mon vol n’était pas là… »
« Non », répondit Marc. « Le vrai vol 847 embarquait à la porte 21C. »
Alexandre fixa l’écran.
« Quelqu’un a changé l’affichage pour qu’elle monte dans mon avion. »
La prétendue erreur venait de disparaître.
Quelqu’un avait voulu qu’Élodie rencontre Alexandre.
Et ce quelqu’un connaissait manifestement son identité avant elle.
Marc avait également retrouvé l’homme responsable de la manipulation. Ou plutôt, il avait retrouvé le nom sous lequel il avait été engagé.
Faux nom. Faux documents. Il avait disparu immédiatement après le décollage.
Élodie sentit soudain la pièce devenir trop petite.
« Je veux rentrer chez moi. »
Alexandre se tourna vers elle.
« À Boston ? »
« Oui. Je veux parler à Madeleine. »
Madeleine Moreau, la femme qui l’avait élevée.
Depuis son arrivée à Paris, Élodie avait évité de l’appeler autrement que pour lui envoyer un message rassurant. Leur relation était compliquée depuis des années, surtout chaque fois qu’Élodie abordait la question de son adoption. Madeleine répondait toujours la même chose : Certaines portes doivent rester fermées.
Maintenant, cette phrase prenait un autre sens.
« Je viens avec vous », déclara Alexandre.
« Non. »
« Quelqu’un vous surveillait à New York. Je ne vous laisserai pas repartir seule. »
Élodie allait protester lorsqu’un appel vidéo apparut sur son téléphone.
**Madeleine.**
Elle décrocha immédiatement.
« Maman ? »
L’image trembla avant de se stabiliser.
Madeleine apparut dans sa petite cuisine de Boston. Ses cheveux gris étaient défaits et son visage semblait bouleversé.
« Élodie, écoute-moi. Je viens de voir les photos de Paris sur Internet. »
Son regard descendit soudain vers le pendentif visible autour du cou de sa fille.
Madeleine devint blanche.
« Pourquoi tu portes ça ? »
« Je le porte depuis toujours. »
« Pas dehors. Je t’avais dit de ne jamais le montrer. »
Élodie sentit Alexandre se rapprocher derrière elle.
« Maman, qui était Marianne Laurent ? »
Le silence fut immédiat.
Madeleine porta une main à sa bouche.
« Qui t’a donné ce nom ? »
« Réponds-moi. »
Les yeux de Madeleine se remplirent de larmes.
« Je voulais te protéger. »
Élodie sentit son cœur cogner contre ses côtes.
« Est-ce que je suis sa fille ? »
Madeleine pleurait maintenant.
« Élodie… Marianne ne t’a jamais abandonnée. »
Élodie dut s’appuyer contre la table.
« Alors comment suis-je arrivée chez toi ? »
Madeleine regarda derrière elle, comme si elle craignait soudain que quelqu’un puisse l’entendre.
« Parce qu’une nuit, il y a trente-deux ans, un homme a frappé à ma porte avec un bébé dans les bras. Il m’a donné de l’argent, des papiers et ce pendentif. Il m’a dit que si quelqu’un apprenait que tu étais vivante, ta mère mourrait. »
« Quel homme ? »
Madeleine ferma les yeux.
Lorsqu’elle les rouvrit, elle regarda au-delà d’Élodie, vers Alexandre visible sur l’écran.
« Son père. »
Alexandre devint livide.
« Philippe Valois ? »
Madeleine secoua lentement la tête.
« Non. »
Un bruit violent retentit soudain chez elle.
Comme une porte qu’on venait d’enfoncer.
Madeleine se retourna.
« Mon Dieu… »
« Maman ? »
L’image bascula brutalement. Le téléphone tomba sur le sol, montrant seulement les pieds d’une chaise.
Élodie cria son nom.
Puis une silhouette entra dans le champ.
Avant que l’appel ne soit coupé, une voix d’homme prononça calmement :
« Vous auriez dû continuer à la laisser morte. »







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