Alexandre entra dans le bureau et referma la porte derrière lui. Son regard passa du téléphone à la photographie qu’Élodie tenait encore entre ses doigts, puis s’arrêta sur Delmas.
« Les empreintes sur le verre ne sont pas celles de Claire », dit-il. « Marc vient d’avoir la confirmation. Alors quelqu’un a placé ce verre dans sa poubelle. »
Delmas ne répondit pas. Il semblait beaucoup plus préoccupé par la vieille photographie que par l’enquête concernant Sophie.
Élodie retourna le cliché.
« Marianne Laurent et sa fille. Qui sont-elles ? »
« Élodie… »
« Non. Vous avez reconnu mon pendentif. Vous êtes venu chercher cette photo au milieu de la nuit. Ne me dites pas que c’est une coïncidence. »
Delmas passa une main sur son visage.
Alexandre s’approcha.
« Répondez-lui. »
Le responsable de la sécurité resta silencieux quelques secondes avant de désigner un fauteuil.
« La famille Laurent était autrefois l’une des familles les plus puissantes de France. Pas seulement riche. Influente. Industrie pharmaceutique, immobilier, fondations… Leur empire valait plusieurs milliards. »
Élodie sentit sa gorge se serrer.
« Et Marianne ? »
« La fille unique de Gabriel Laurent. »
Delmas regarda la photographie.
« En octobre 1994, Marianne a disparu avec sa fille, âgée de quelques mois. Leur voiture a été retrouvée deux jours plus tard près de la côte normande. Il y avait eu un incendie. Les enquêteurs ont conclu qu’elles étaient mortes. »
Élodie baissa les yeux vers le bébé.
« Mais aucun corps ? »
Delmas hésita.
Cette hésitation fut une réponse.
« Pas de corps identifiable », admit-il.
Alexandre fronça les sourcils.
« Pourquoi possédez-vous cette photographie ? »
« Parce que j’ai travaillé pour les Laurent avant de travailler pour votre père. »
Le silence changea brutalement de nature.
Alexandre recula d’un pas.
« Vous ne me l’avez jamais dit. »
« Votre père le savait. »
Élodie sentit les battements de son cœur jusque dans ses tempes.
« Et ce pendentif ? »
Delmas s’approcha lentement.
« Gabriel Laurent l’avait fait fabriquer pour sa petite-fille. Une pièce unique. Les initiales sont gravées à l’intérieur. »
Élodie regarda son médaillon. Elle l’avait ouvert des centaines de fois sans jamais comprendre les deux minuscules lettres presque effacées près de la charnière.
E. L.
« Élodie Laurent ? » murmura-t-elle.
Delmas ferma les yeux.
« C’était le prénom de l’enfant disparue. »
La pièce sembla basculer autour d’elle.
Pendant trente-deux ans, elle avait cru être Élodie Moreau, enfant abandonnée puis élevée par une femme qui n’avait jamais voulu lui dire exactement d’où elle venait. Elle avait passé sa vie à travailler chez des familles auxquelles elle n’appartenait pas, à prendre soin des enfants des autres, à compter chaque facture.
Et un inconnu lui disait maintenant qu’elle pouvait être l’héritière d’une famille milliardaire.
« Non. »
Elle posa brutalement la photographie sur le bureau.
« Un pendentif ne prouve rien. »
« Vous avez raison », dit Alexandre.
Elle se tourna vers lui.
Son calme lui fit du bien.
« On vérifiera. ADN, archives, dossier d’adoption. Mais personne ne tirera de conclusion cette nuit. »
Delmas voulut reprendre la photographie.
Alexandre posa sa main dessus.
« Elle reste ici. »
« Alexandre… »
« Pourquoi avez-vous eu peur en voyant Élodie ? »
Delmas se figea.
Alexandre venait de poser la véritable question.
« Vous n’étiez pas surpris. Vous étiez terrifié. »
Delmas détourna les yeux.
Avant qu’il puisse répondre, le téléphone d’Alexandre vibra.
Marc.
Cette fois, Alexandre mit le haut-parleur.
« J’ai quelque chose », annonça Marc. « Nous avons reconstitué une partie des images supprimées hier soir. »
« Et ? »
« À 19 h 18, quelqu’un entre dans la chambre de Sophie avec un verre. On ne voit pas le visage. La caméra du couloir est partiellement masquée. »
« Homme ou femme ? »
« Impossible à déterminer. La personne porte une veste du personnel. Mais il y a autre chose. À 19 h 26, elle ressort et se dirige vers votre bureau. »
Alexandre se raidit.
« Mon bureau ? »
« Oui. Et trente secondes plus tard, toutes les caméras sont coupées. »
« Envoie-moi les images. »
Le fichier arriva immédiatement.
Ils regardèrent ensemble la séquence granuleuse. Une silhouette traversait effectivement le couloir, tête baissée, vêtue comme un membre du personnel.
Élodie observa la vidéo une deuxième fois.
Puis une troisième.
« Attendez. »
Elle prit le téléphone.
« Revenez en arrière. »
Alexandre obéit.
« Là. »
La silhouette avait passé une main devant une porte.
À son poignet brillait quelque chose.
Une montre.
Delmas pâlit.
Alexandre le remarqua.
« Vous reconnaissez cette montre ? »
« Non. »
Cette fois, le mensonge était évident.
« Sortez », ordonna Alexandre.
« Alexandre… »
« Sortez. Marc va vous remplacer jusqu’à ce que je comprenne ce que vous me cachez. »
Delmas regarda Élodie une dernière fois.
« Si vous êtes vraiment l’enfant de Marianne, ne cherchez pas à savoir ce qui s’est passé cette nuit-là. »
Élodie sentit un frisson la traverser.
« Pourquoi ? »
Il ouvrit la porte.
« Parce que Marianne n’essayait pas de fuir quelqu’un lorsqu’elle a disparu. »
Il marqua une pause.
« Elle essayait de vous cacher. »
Puis il partit.
Au matin, Alexandre fit prélever discrètement un échantillon d’ADN d’Élodie. Il existait encore, expliqua-t-il, des objets personnels de Gabriel Laurent conservés par une fondation familiale. Une comparaison pourrait donner une première indication.
Mais Élodie n’arrivait plus à penser clairement.
Elle retourna auprès de Sophie.
La petite fille allait mieux. Sa température était presque normale et elle mangea quelques cuillerées de compote. Lorsqu’Élodie s’assit près d’elle, Sophie lui tendit le lapin.
« Il te protège aussi. »
Élodie sourit malgré elle.
« Alors on va le partager. »
Vers midi, Claire arriva.
Cette fois, aucun photographe.
Alexandre l’attendait dans le salon.
« Tu m’as interdit de voir Sophie », lança-t-elle.
« Je cherche à comprendre ce qui lui est arrivé. »
« Et tu me soupçonnes. »
Alexandre posa la fiche médicale devant elle.
Claire regarda sa propre signature.
Son visage se décomposa.
« Je n’ai jamais signé ça. »
« Tu es certaine ? »
« Alexandre, regarde-la ! »
Elle prit une feuille dans son sac, signa rapidement et la poussa vers lui.
Les signatures étaient proches.
Mais différentes.
Claire leva alors les yeux vers Élodie.
« Et vous. Pourquoi êtes-vous encore ici ? »
Élodie soutint son regard.
« Parce que votre future belle-fille me l’a demandé. »
Une étrange expression traversa le visage de Claire.
Puis son regard tomba sur le pendentif d’Élodie.
Toute couleur quitta ses joues.
Élodie le vit.
Alexandre aussi.
« Vous connaissez ce pendentif ? » demanda Élodie.
Claire recula.
« Non. »
« Vous mentez. »
Claire attrapa son sac.
« Je n’ai rien à vous dire. »
Alexandre lui barra le passage.
« Claire. »
Elle se retourna brusquement.
« Tu veux vraiment savoir pourquoi cette femme est ici ? Alors demande à ton père. »
Alexandre devint immobile.
« Mon père est mort il y a six ans. »
« Je sais. »
Claire avait les larmes aux yeux désormais.
« Mais avant de mourir, il m’a fait promettre une chose : si une femme portant ce pendentif réapparaissait un jour, je devais l’éloigner de ta famille. »
Élodie sentit son sang se glacer.
Claire ouvrit son téléphone et chercha fébrilement parmi d’anciens fichiers. Elle posa enfin une photographie sur la table.
On y voyait le père d’Alexandre, beaucoup plus jeune.
À ses côtés se tenait Marianne Laurent.
Et derrière eux, parfaitement reconnaissable malgré les années, se trouvait Étienne Delmas.
Au dos du document photographié apparaissait une date.
**La veille de la disparition de Marianne.**
Mais ce fut la phrase manuscrite sous la date qui fit perdre à Alexandre toute expression.
**« Si quelque chose m’arrive, Philippe Valois saura pourquoi. »**







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