Élodie fixa l’écran sans parvenir à détourner les yeux de la date. 2008. Pendant quatorze années, alors qu’elle grandissait à Boston en croyant sa mère morte, Marianne Laurent avait peut-être vécu quelque part. Cette pensée était presque plus douloureuse que la certitude d’un décès. Si Marianne avait survécu, pourquoi n’était-elle jamais venue la chercher ? Pourquoi l’avait-elle laissée devenir adulte sous un autre nom ?
« Où cet échantillon a-t-il été prélevé ? » demanda Alexandre.
Marc consulta les informations du laboratoire.
« Dans une clinique privée près de Genève. L’échantillon apparaît dans un ancien dossier judiciaire placé sous scellés. Je n’ai pas encore le dossier complet. »
« Trouve-le. »
« J’essaie. Mais Alexandre… quelqu’un vient de tenter d’accéder aux mêmes archives depuis Paris. »
Alexandre se raidit.
« Qui ? »
« Je ne sais pas encore. »
L’appel terminé, Élodie regarda la photographie de Madeleine toujours affichée sur son téléphone. Deux heures. Le délai imposé par Antoine Delmas continuait de courir.
« Je vais à cette adresse. »
« Nous y allons », corrigea Alexandre.
« Il a demandé que je vienne seule. »
« Alors il vous verra arriver seule. »
Une heure plus tard, une voiture déposa Élodie à plusieurs rues de l’adresse indiquée, dans une ancienne zone industrielle près du port. Alexandre et deux hommes de sécurité restèrent en retrait. Élodie avait la clé dans la poche de son manteau, mais Alexandre avait insisté pour qu’elle porte un petit dispositif permettant de suivre sa position.
L’entrepôt semblait abandonné.
La porte était entrouverte.
« Madeleine ? »
Aucune réponse.
Élodie entra.
Une lampe éclairait une chaise au centre du bâtiment.
Vide.
Sur celle-ci reposait le téléphone de Madeleine.
Élodie sentit immédiatement le piège.
« Je suis venue ! »
Une voix résonna derrière elle.
« Je sais. »
Elle se retourna.
Antoine Delmas se tenait à une dizaine de mètres. Il était plus jeune que son père, mais possédait le même regard sombre. Pourtant, il ne semblait pas menaçant. Il semblait épuisé.
« Où est Madeleine ? »
« En sécurité. Pour l’instant. »
« Je veux la voir. »
« Donnez-moi la clé. »
Élodie serra la main dans sa poche.
« D’abord ma mère. »
Antoine eut une expression étrange lorsqu’elle prononça ce mot.
« Madeleine vous a réellement aimée. C’est probablement la seule personne dans cette histoire dont je puisse dire cela avec certitude. »
« Vous l’avez enlevée. »
« Je l’ai déplacée avant que quelqu’un d’autre ne la trouve. »
Élodie resta immobile.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
« Que la voix entendue pendant votre appel n’était pas la mienne. »
Son sang se glaça.
« J’ai vu votre reflet sur la photographie. »
« Parce que je suis arrivé après. »
Antoine sortit lentement son téléphone et lui montra une vidéo.
Madeleine était assise dans une voiture.
Vivante.
« Élodie », disait-elle face à la caméra, « écoute Antoine. Ne lui donne pas la clé avant qu’il t’ait expliqué pourquoi Gabriel me l’a confiée. »
La vidéo s’arrêta.
Élodie sentit sa colère monter.
« Où est-elle ? »
« Là où mon père ne pourra pas la trouver. »
« Votre père ? »
Antoine sourit tristement.
« Vous pensez encore qu’Étienne est simplement le vieux responsable de sécurité fidèle aux Valois ? »
Un bruit métallique retentit derrière Élodie.
Alexandre venait d’entrer.
Antoine secoua la tête.
« Je vous avais demandé de venir seule. »
« Et moi, je lui avais demandé de ne pas le faire », répondit Alexandre.
Antoine ne sembla pas surpris.
« Vous ressemblez beaucoup à Philippe. C’est précisément le problème. »
« Vous connaissiez mon père ? »
« Mieux que vous ne le pensez. »
Alexandre s’approcha.
« Où est Madeleine ? »
« Vivante. Et si vous voulez qu’elle le reste, cessez de chercher Marianne par les voies officielles. »
Élodie sentit son cœur bondir.
« Elle est vivante ? »
Antoine la regarda longuement.
« Je ne sais pas. Mais elle l’était encore en 2008. »
Il expliqua alors que Marianne avait passé des années sous plusieurs identités. Après sa disparition en 1994, Gabriel Laurent et Philippe Valois avaient organisé deux mensonges parallèles : Élodie avait été envoyée aux États-Unis, tandis que Marianne avait été cachée en Europe. Mère et fille avaient volontairement été séparées afin que personne ne puisse retrouver l’une grâce à l’autre.
« Pourquoi ? » demanda Élodie.
« Parce que Marianne possédait la preuve d’un système de détournement de médicaments expérimentaux utilisant plusieurs sociétés écrans. Des gens puissants auraient tout perdu si elle avait parlé. »
Alexandre fronça les sourcils.
« Laurent Médical ? »
« Entre autres. Certaines sociétés appartenaient aussi au groupe Valois. »
« Mon père était impliqué ? »
« Votre père a découvert le système trop tard. Il a aidé Marianne à disparaître. »
Élodie pensa immédiatement à Sophie.
« Le médicament qu’on a donné à Sophie… »
Antoine acquiesça.
« C’était un message. »
Alexandre pâlit.
« Un message destiné à qui ? »
« À vous. Quelqu’un savait qu’Élodie allait entrer dans votre vie. Il fallait vous pousser à rouvrir les anciennes archives. »
Tout s’emboîtait avec une précision terrifiante. Sophie n’avait jamais été destinée à mourir. Sa maladie avait servi de déclencheur.
Élodie sortit la clé.
« Qu’y a-t-il dans le coffre ? »
Pour la première fois, Antoine sembla inquiet.
« Je n’en sais rien. Gabriel n’a jamais voulu le dire à mon père. »
« Pourquoi Étienne ne devait-il surtout pas savoir où se trouvait cette clé ? »
Antoine baissa les yeux.
« Parce que mon père était chargé de protéger Marianne la nuit où elle a disparu. »
Le silence tomba.
« Et il a échoué ? » demanda Alexandre.
« C’est ce qu’il raconte depuis trente-deux ans. »
Antoine releva les yeux.
« Moi, je pense qu’il l’a trahie. »
Des phares apparurent soudain à travers les fenêtres sales de l’entrepôt.
Antoine pâlit.
« Vous avez été suivis. »
Alexandre se retourna.
« Mes hommes sont dehors. »
« Alors appelez-les. »
Alexandre essaya.
Aucune réponse.
Antoine éteignit immédiatement la lampe.
« Sortez par derrière. Maintenant. »
Ils quittèrent l’entrepôt par une porte secondaire et traversèrent une cour sombre jusqu’à une autre rue. Une voiture conduite par un homme d’Antoine les attendait. Ce ne fut qu’une fois éloignés qu’Élodie réalisa qu’elle tenait toujours la clé.
« Où allons-nous ? »
Antoine regarda l’objet.
« Ouvrir ce que Gabriel Laurent a passé trente-deux ans à cacher. »
Le coffre se trouvait à Paris.
Ils reprirent donc le jet quelques heures plus tard, mais Antoine refusa de les accompagner. Avant leur départ, il donna à Élodie un numéro sécurisé et promit que Madeleine serait libérée dès qu’il saurait qui les avait suivis.
À Paris, Marc les attendait.
Son visage annonçait déjà une mauvaise nouvelle.
« Étienne Delmas a disparu. »
Alexandre s’arrêta.
« Quand ? »
« Peu après votre départ pour Boston. »
« Et Claire ? Sophie ? »
« Sophie va bien. Claire est avec elle. »
Marc tendit ensuite un dossier à Élodie.
« J’ai aussi obtenu une partie des archives suisses. »
À l’intérieur figurait le dossier médical de Marianne datant de 2008.
Élodie parcourut les pages jusqu’à trouver une photographie d’identité.
Elle sentit immédiatement quelque chose se briser en elle.
Marianne avait ses yeux.
Ses pommettes.
Même cette légère asymétrie dans son sourire.
Mais une autre feuille était attachée derrière.
**Nom utilisé : Marie Lenoir.**
**Personne à contacter en cas d’urgence : Étienne Delmas.**
Élodie releva lentement la tête.
« Il savait qu’elle était vivante. »
Marc acquiesça.
« En 2008, oui. »
Alexandre ouvrit la dernière page du dossier.
Une adresse parisienne y figurait.
Marc avait déjà effectué une recherche.
« Cette adresse appartenait à une clinique privée fermée depuis dix ans. Mais j’ai trouvé le nom du médecin qui suivait Marianne. Il est encore vivant. »
« Où ? » demanda Élodie.
Marc hésita.
« Dans une maison de retraite à Versailles. »
Ils s’y rendirent avant la tombée de la nuit.
Le docteur Henri Beaumont avait quatre-vingt-six ans. Lorsqu’Élodie entra dans sa chambre, le vieil homme leva les yeux de son livre.
Puis il laissa tomber celui-ci.
« Marianne… »
Élodie sentit son cœur s’arrêter.
« Non. Je suis sa fille. »
Le vieil homme la fixa pendant plusieurs secondes.
Ses yeux se remplirent de larmes.
« Alors Gabriel avait réussi. »
Élodie s’approcha.
« Où est ma mère ? »
Beaumont regarda Alexandre, puis Marc.
« Qui sont-ils ? »
« Des personnes qui m’aident. »
Le médecin secoua lentement la tête.
« C’est exactement ce que Marianne disait d’Étienne. »
Élodie s’assit près de lui.
« Docteur, s’il vous plaît. Est-elle morte ? »
Le vieil homme ferma les yeux.
« Je ne sais pas. La dernière fois que je l’ai vue, c’était en décembre 2008. Elle était terrifiée. Elle m’a demandé de prélever son sang et de conserver l’échantillon sous son vrai nom. Elle disait qu’un jour sa fille le chercherait. »
« Et ensuite ? »
« Elle est partie avec Étienne Delmas. »
Alexandre se pencha légèrement.
« Pour aller où ? »
Beaumont regarda Élodie.
« Retrouver Philippe Valois. »
Un silence pesant envahit la chambre.
Puis le médecin ajouta :
« Marianne avait découvert l’identité de celui qui avait organisé sa disparition en 1994. »
Élodie retint son souffle.
« Elle vous a donné son nom ? »
Beaumont secoua la tête.
« Non. Mais elle m’a laissé quelque chose au cas où elle ne reviendrait pas. »
Il ouvrit lentement le tiroir de sa table de chevet et en sortit une petite enveloppe jaunie.
À l’intérieur se trouvait une photographie prise devant une propriété.
Marianne se tenait au centre.
Philippe Valois était à sa droite.
Étienne Delmas à sa gauche.
Et derrière eux se trouvait une quatrième personne.
Alexandre saisit la photographie.
Son visage se vida de toute couleur.
Élodie le regarda.
« Qui est-ce ? »
Il resta silencieux si longtemps qu’elle dut répéter sa question.
Alexandre leva enfin les yeux vers elle.
« Gabriel Laurent. »
Élodie fronça les sourcils.
« Mon grand-père ? Qu’est-ce qu’il y a d’étrange ? »
Alexandre retourna la photographie et lui montra la date inscrite au dos.
**17 décembre 2008.**
Puis il prononça doucement :
« Gabriel Laurent est officiellement mort en 2001. »







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