Élodie resta longtemps à regarder la date inscrite au dos de la photographie. 17 décembre 2008. Gabriel Laurent était censé être mort depuis sept ans lorsqu’il avait posé devant cet objectif aux côtés de Marianne, Philippe Valois et Étienne Delmas. Elle avait déjà accepté trop d’impossibilités en quelques jours, mais celle-ci changeait encore la nature de toute l’histoire.
« Comment peut-on être officiellement mort pendant sept ans sans que personne ne le découvre ? »
Le docteur Beaumont eut un sourire triste.
« Avec beaucoup d’argent, de très bonnes relations et suffisamment d’ennemis pour avoir une excellente raison de disparaître. »
Alexandre posa la photographie devant lui.
« Vous saviez que Gabriel était vivant ? »
« Je l’ai appris cette nuit-là. Marianne m’avait demandé de venir dans cette propriété pour examiner quelqu’un. Lorsque je suis arrivé, Gabriel était là. »
« Pourquoi cette réunion ? » demanda Élodie.
Beaumont hésita.
« Parce qu’ils avaient compris que le réseau n’avait jamais disparu. Il avait simplement changé de propriétaires. »
Élodie pensa aussitôt au médicament administré à Sophie.
« Et ils savaient qui le dirigeait ? »
Le médecin regarda la porte avant de répondre.
« Marianne le savait. Philippe aussi. Mais ils n’étaient pas d’accord sur ce qu’il fallait faire. Philippe voulait transmettre les preuves aux autorités. Gabriel pensait que certaines personnes au sein même de l’enquête étaient compromises. Quant à Étienne… »
Il s’interrompit.
« Étienne quoi ? »
« Il voulait récupérer les documents et les détruire. Il disait que c’était le seul moyen de protéger Marianne et vous. »
Alexandre serra la mâchoire.
Voilà enfin une raison possible à la trahison dont Antoine accusait son père.
Élodie sortit la clé que Madeleine lui avait laissée.
« Est-ce que vous savez ce qu’elle ouvre ? »
Les yeux du vieil homme s’écarquillèrent.
« Vous avez encore cette clé ? »
« Vous la reconnaissez ? »
Beaumont se leva difficilement, s’approcha d’une petite armoire et en sortit un carnet ancien. Il tourna plusieurs pages jusqu’à trouver une suite de chiffres.
« Banque Saint-Clair. Paris. Gabriel avait un coffre sous une identité fiduciaire. »
Alexandre photographia les informations.
« Pourquoi personne ne l’a ouvert après sa mort ? »
Beaumont regarda Élodie.
« Parce qu’il ne devait pouvoir être ouvert qu’en présence de sa descendante directe. »
Une heure plus tard, ils quittèrent Versailles. Alexandre voulait attendre le lendemain, mais Élodie refusa. Madeleine était toujours cachée quelque part. Delmas avait disparu. Quelqu’un avait manipulé Sophie pour provoquer leur enquête. Chaque heure donnait à leurs adversaires le temps d’effacer une nouvelle preuve.
La Banque Saint-Clair occupait un bâtiment discret près de la place Vendôme. Grâce aux avocats d’Alexandre et aux résultats ADN d’Élodie, le directeur accepta finalement d’accéder à une procédure d’urgence prévue dans le contrat du coffre.
Ils descendirent dans une salle souterraine.
Élodie introduisit la clé.
Un déclic sec résonna.
À l’intérieur du coffre se trouvaient trois choses : une enveloppe portant son prénom, un petit magnétophone numérique ancien et un dossier relié de cuir noir.
Elle ouvrit d’abord l’enveloppe.
L’écriture était celle d’un homme.
*Élodie, si tu lis ceci, c’est que nous avons échoué à maintenir le passé enterré.*
Elle sentit Alexandre se rapprocher sans regarder par-dessus son épaule.
*Je suis Gabriel Laurent. Je suis ton grand-père. Je t’ai confiée à Madeleine Moreau parce que ta mère m’en a supplié. Marianne était persuadée qu’on finirait par la retrouver, mais elle voulait qu’une chose demeure impossible : qu’on te retrouve avec elle.*
Les mains d’Élodie tremblaient.
*Ne crois pas que ta mère t’a abandonnée. Chaque année, le jour de ton anniversaire, elle demandait de tes nouvelles. Chaque année, je refusais de lui dire où tu vivais.*
Une larme tomba sur le papier.
Marianne ne l’avait donc pas oubliée.
Elle avait su qu’elle grandissait quelque part.
Alexandre posa doucement une main sur son épaule.
Élodie poursuivit.
*En 2008, Marianne a décidé qu’elle ne supporterait plus cette séparation. Elle voulait te retrouver. C’est alors que nous avons compris que quelqu’un nous observait de nouveau.*
La lettre s’arrêtait là.
La page suivante avait été arrachée.
« Quelqu’un a ouvert ce coffre avant nous », murmura Alexandre.
Élodie examina le dossier noir.
Il contenait des contrats, des relevés bancaires et des noms de sociétés pharmaceutiques. Plusieurs apparaissaient dans les anciens groupes Laurent et Valois.
Puis Alexandre trouva une liste de versements.
Tous conduisaient vers une société appelée Orphée Holdings.
« Vous connaissez ? » demanda Élodie.
« Non. »
Il prit des photographies.
Marc pourrait enquêter.
Élodie regarda alors le magnétophone.
Une seule piste était enregistrée.
Elle appuya sur lecture.
Des parasites remplirent la petite pièce.
Puis une voix féminine.
Élodie cessa de respirer.
« Papa, si tu conserves cet enregistrement, c’est que tu penses toujours que je me trompe. »
Marianne.
Sa mère.
Pour la première fois de sa vie, Élodie entendait sa voix.
Elle porta une main à sa bouche.
« Philippe a raison sur une chose », poursuivait Marianne. « Quelqu’un utilise nos entreprises pour faire disparaître de l’argent et des médicaments. Mais Philippe ignore encore que cette personne connaît l’existence d’Élodie. »
Un bruit retentit sur l’enregistrement.
Puis Marianne reprit, plus bas.
« Étienne prétend pouvoir nous protéger. Je veux le croire. Mais hier soir, j’ai trouvé dans ses affaires une copie du dossier de Madeleine. »
Élodie regarda Alexandre.
La voix continuait.
« Si quelque chose m’arrive, ne cherchez pas seulement celui qui m’a fait disparaître. Cherchez celui qui avait intérêt à ce que les Laurent et les Valois deviennent ennemis. »
L’enregistrement s’interrompit brutalement.
Alexandre ouvrit le compartiment de la batterie.
« Il manque une carte mémoire. »
Quelqu’un avait donc retiré une partie de l’enregistrement.
Lorsqu’ils remontèrent, Marc les attendait dans la voiture.
« J’ai vérifié Orphée Holdings. »
« Et ? »
« La société existe toujours. Elle contrôle discrètement des participations dans plusieurs entreprises européennes. Mais son bénéficiaire réel est protégé derrière six sociétés écrans. »
Élodie soupira.
« Donc encore une impasse. »
« Pas exactement. J’ai trouvé quelqu’un qui a reçu des paiements réguliers d’Orphée pendant dix-sept ans. »
Marc posa une feuille devant eux.
Élodie lut le nom.
**Étienne Delmas.**
Alexandre ferma les yeux.
Antoine avait peut-être raison.
Mais Marc continua.
« Les versements à Delmas se sont arrêtés en 2022. Depuis, l’argent va à une autre personne. »
« Qui ? »
Marc tourna la feuille.
Claire Beaumont.
Élodie releva brusquement la tête.
« Claire ? »
Alexandre arracha presque le document de ses mains.
« Ce n’est pas possible. »
Marc resta silencieux.
« Le nom complet de votre fiancée est Claire Beaumont », murmura Élodie.
Alexandre connaissait évidemment son nom. Ce qu’il n’avait jamais eu de raison de se demander, c’était si ce patronyme avait un lien avec quelqu’un qu’ils venaient de rencontrer.
Il appela immédiatement la maison de retraite.
Personne ne répondit dans la chambre du docteur Beaumont.
Puis l’établissement confirma que le vieil homme venait de partir.
Avec une femme.
Marc demanda la description.
Blonde. Élégante. Environ trente-cinq ans.
Alexandre devint livide.
« Claire. »
Son téléphone sonna au même instant.
Sophie.
Il décrocha immédiatement.
« Papa ? »
La voix de la petite fille tremblait.
« Sophie, où est Claire ? »
« Elle est partie. »
« Avec qui ? »
« Je ne sais pas. Mais elle m’a donné quelque chose avant de partir. Elle a dit que je devais seulement te le donner à toi. »
Lorsqu’ils arrivèrent à la propriété, Sophie courut dans les bras de son père. Elle allait beaucoup mieux.
Puis elle sortit de sa poche une petite carte mémoire.
Élodie reconnut immédiatement le format.
Alexandre la fixa.
« Claire t’a donné ça ? »
Sophie acquiesça.
« Elle a dit qu’elle était désolée. »
Ils insérèrent la carte dans l’ordinateur du bureau.
Un fichier vidéo apparut.
Claire était assise devant la caméra.
Ses yeux étaient rouges.
« Alexandre, si tu regardes ceci, c’est que je suis partie chercher mon père. Oui, Henri Beaumont est mon père. Et oui, je t’ai menti sur beaucoup de choses. Mais je n’ai jamais fait de mal à Sophie. »
Alexandre ne bougeait plus.
« Mon père m’a élevée avec une seule mission : rester suffisamment proche des Valois pour savoir si Élodie Laurent réapparaissait un jour. Je pensais qu’il voulait la protéger. Aujourd’hui, je n’en suis plus certaine. »
Claire inspira difficilement.
« Orphée Holdings ne me paie pas. L’argent arrive sur un compte ouvert à mon nom quand j’avais quinze ans. Je n’y ai jamais touché. Étienne Delmas le savait. Philippe aussi. »
Puis elle approcha de la caméra une vieille photographie.
On y voyait Marianne en 2009.
Vivante.
À côté d’elle se tenait Henri Beaumont.
« Mon père m’a toujours affirmé que cette photographie avait été prise quelques semaines avant la mort de Marianne. »
Claire baissa lentement la photo.
« Mais hier, j’ai découvert qu’il m’avait menti. »
Elle regarda directement la caméra.
« Marianne Laurent n’est pas morte en 2009. »
Élodie sentit ses doigts devenir glacés.
Claire prononça alors la dernière phrase avant que la vidéo ne s’arrête.
« Je l’ai rencontrée il y a trois ans. »







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