Pendant plusieurs secondes, Alexandre ne bougea pas. Le grondement régulier des moteurs semblait soudain beaucoup plus fort dans le silence de la cabine. Ses doigts se resserrèrent autour de la fiche médicale jusqu’à froisser légèrement le papier. Élodie, toujours assise près de Sophie, observa son visage perdre cette maîtrise froide qui l’avait tant impressionnée quelques heures plus tôt. Ce n’était plus le milliardaire habitué à contrôler chaque détail de son existence. C’était un père qui venait de découvrir que quelqu’un avait peut-être fait du mal à son enfant.
« Donnez-moi votre téléphone », ordonna-t-il à l’hôtesse.
« Monsieur ? »
« Maintenant. »
Elle obéit aussitôt. Alexandre composa un numéro sans quitter la fiche des yeux.
« Marc ? Je veux savoir qui était avec Sophie depuis hier matin. Médecins, infirmières, personnel de maison, chauffeurs. Tout le monde. Et personne ne doit être prévenu que je pose des questions. »
Il écouta quelques secondes.
« Non. Surtout pas Claire. »
Élodie releva les yeux.
Claire.
Le nom venait enfin de prendre un visage dans son esprit : celui de la femme qui attendait Alexandre à Paris, celle dont la signature apparaissait au bas de la fiche.
Alexandre raccrocha.
« Vous pensez vraiment qu’elle pourrait avoir fait ça ? » demanda Élodie.
Son regard se posa sur elle.
« Je ne sais pas ce que je pense. »
« Alors ne décidez rien avant d’avoir des preuves. »
Une dureté passa dans ses yeux.
« Ma fille a reçu un médicament qui ne lui était pas destiné et le nom de ma fiancée figure sur l’autorisation. »
« Justement. C’est presque trop évident. »
Alexandre resta silencieux.
Élodie baissa les yeux vers Sophie. La petite fille dormait toujours, mais son front demeurait brûlant. Elle avait travaillé suffisamment longtemps auprès d’enfants pour savoir qu’une fièvre pouvait avoir mille causes. Pourtant, quelque chose la dérangeait depuis qu’elle avait vu Sophie pour la première fois.
« Quel médicament lui a-t-on donné ? »
Alexandre parcourut la fiche.
« Lorazépam. »
Élodie sentit son ventre se contracter.
« Quelle dose ? »
Il lui montra la ligne.
Son expression changea immédiatement.
« Alexandre… »
C’était la première fois qu’elle prononçait son prénom.
Il le remarqua.
« Quoi ? »
« Pour une enfant de son âge, surtout malade et fiévreuse, on ne donne pas ce genre de chose comme ça. Il faut absolument qu’un médecin vérifie ce qu’elle a reçu et pourquoi. »
Alexandre regarda sa fille, puis appuya sur un bouton près de la porte.
Quelques instants plus tard, le pilote répondit par l’interphone.
« Monsieur Valois ? »
« Faites prévenir mon médecin à Paris. Il nous attendra directement à l’aéroport. Pas à la maison. »
Élodie fronça les sourcils.
« Vous n’allez pas l’emmener dans un hôpital ? »
« Mon médecin dirigera l’équipe qui l’examinera sur place. Je ne veux pas que cette information sorte avant de comprendre ce qui se passe. »
« Vous pensez déjà à la presse ? »
Alexandre tourna brusquement la tête vers elle.
« Je pense à celui ou celle qui a fait ça. Si cette personne croit que Sophie va simplement rentrer chez elle, je préfère qu’elle continue à le croire. »
Cette réponse fit disparaître l’agacement d’Élodie.
Il avait raison.
Et cette idée était encore plus inquiétante.
Une heure plus tard, Sophie ouvrit brièvement les yeux.
« Papa… »
Alexandre fut près d’elle immédiatement.
« Je suis là, ma puce. »
La petite fille regarda Élodie.
« Le lapin… »
Élodie lui tendit la peluche.
Sophie la serra contre elle avant de murmurer quelque chose qu’Élodie entendit à peine.
« Pas le jus rouge. »
Élodie se figea.
« Sophie ? Quel jus rouge ? »
Mais les paupières de l’enfant s’étaient déjà refermées.
Alexandre avait entendu.
« Elle ne boit pas de jus rouge. Elle déteste les fruits rouges. »
Une sensation glaciale parcourut le dos d’Élodie.
« Alors quelqu’un lui en a peut-être donné. »
Alexandre rappela immédiatement Marc.
Cette fois, sa voix était différente.
Plus basse.
Plus dangereuse.
« Vérifiez tout ce qu’elle a mangé et bu depuis vingt-quatre heures. Et récupérez les caméras de la maison avant que quelqu’un puisse les effacer. »
La réponse de Marc fut suffisamment longue pour que le visage d’Alexandre se ferme.
« Qu’est-ce qu’il y a ? » demanda Élodie lorsqu’il raccrocha.
« Les caméras de l’étage où se trouve la chambre de Sophie ont cessé d’enregistrer hier entre dix-neuf heures douze et vingt heures trois. »
« Une panne ? »
« Marc dit que non. Quelqu’un les a désactivées manuellement. »
Le silence retomba.
Puis l’avion commença sa descente.
À travers le hublot, Paris apparut sous un ciel gris clair. Élodie aurait dû penser à l’absurdité de sa propre situation : elle était partie pour Boston, n’avait presque pas d’argent, portait toujours les mêmes vêtements froissés et s’apprêtait à débarquer dans un pays où personne ne savait qu’elle se trouvait.
Mais tout cela semblait maintenant secondaire.
Sophie dormait contre son épaule.
Et quelqu’un avait désactivé des caméras avant que l’enfant tombe malade.
Lorsque les roues touchèrent la piste, Alexandre reçut un nouveau message.
Il le lut.
Son visage changea.
« Quoi ? »
Il lui tendit l’écran.
Marc avait envoyé une photographie provenant de la cuisine de la résidence.
On y voyait un petit verre abandonné près de l’évier.
Au fond restait une trace rouge sombre.
Le laboratoire devait encore l’analyser.
Mais sous la photographie figurait une autre information.
**Le verre avait été retrouvé dans la poubelle privée de Claire.**
Élodie releva lentement les yeux.
Au même moment, l’avion s’arrêta.
À travers le hublot, une dizaine de photographes attendaient déjà derrière les barrières. Plusieurs voitures noires étaient alignées sur le tarmac.
Et devant elles se tenait une femme élégante dans un manteau crème.
Claire.
Des diamants brillaient à ses oreilles.
À sa main gauche scintillait une énorme bague de fiançailles.
Lorsqu’Alexandre descendit de l’avion avec Sophie dans les bras, Claire se précipita vers lui avec une expression parfaitement inquiète.
« Alexandre ! Mon Dieu, j’étais morte d’inquiétude. Comment va-t-elle ? »
Puis elle aperçut Élodie derrière lui.
Son sourire disparut.
Seulement une seconde.
Mais Élodie le vit.
Claire s’approcha pour embrasser Alexandre, puis passa près d’Élodie comme si elle n’était qu’une employée quelconque.
Et, sans même tourner la tête, elle murmura assez bas pour qu’elle seule puisse l’entendre :
« Vous n’auriez jamais dû monter dans cet avion. »
Élodie s’immobilisa.
Elle n’avait encore jamais rencontré cette femme.
Pourtant Claire savait exactement qui elle était.







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